Le calme qui régnait depuis trois ans dans le secteur de l’éducation au Gabon pourrait bientôt céder la place à de nouvelles tensions. C’est en tout cas ce que laisse entendre le Syndicat de l’Éducation Nationale (SENA) à l’occasion d’une conférence de presse tenue à ce samedi 2 août à son siège national, sis à la Peyrie, un quartier du 3e arrondissement de Libreville. Par la voix de son Secrétaire Général intérimaire, Magloire Memiaga, a dressé un bilan des dernières années, salué certains progrès obtenus sous la transition politique, mais surtout, exprimé une inquiétude croissante quant à la lenteur de la régularisation des situations administratives des enseignants et des dysfonctionnements structurels toujours en suspens.
Depuis le coup d’État militaire du 30 août 2023, le Gabon est entré dans une phase de transition politique ayant abouti à l’organisation des élections présidentielles du 12 avril 2025. Ces élections ont marqué, selon les termes du SENA, « le retour à l’ordre constitutionnel » et l’ouverture d’« une nouvelle page pour la Ve République ». Un moment porteur d’espoir pour de nombreux corps sociaux, en particulier celui des enseignants, longtemps frustrés par des promesses non tenues, des retards administratifs chroniques et des conditions de travail dégradées.
Dans ce nouveau contexte, le SENA rappelle qu’il reste fidèle à sa mission, celle de défendre les droits des enseignants et œuvrer à la construction d’une école publique inclusive, équitable et performante. « Nous voulons une école qui réponde aux aspirations de notre jeunesse et qui soutienne véritablement le développement du pays. Cela passe par la justice administrative et la reconnaissance du rôle central des enseignants », a déclaré Magloire Memiaga.
Des avancées notables sous le régime de transition
Le SENA reconnaît plusieurs avancées enregistrées depuis le début de la transition, notamment grâce à l’implication des autorités de la République et des partenaires éducatifs. On mentionne entre autre, l’octroi de plus de 1 000 postes budgétaires, permettant le recrutement de nouveaux enseignants, la réhabilitation et la construction d’établissements scolaires dans plusieurs provinces, le rétablissement des bourses d’études pour les élèves et étudiants, la régularité retrouvée des concours internes et externes, pour renforcer les capacités du corps enseignant.
Non, sans oublier la transformation des Écoles Normales Supérieures en Instituts de formation, avec un accent mis sur la professionnalisation des enseignants, le recrutement de professeurs dans les disciplines scientifiques, un besoin crucial exprimé depuis plusieurs années, l’instauration de la prime d’éloignement pour les enseignants affectés dans des zones reculées et l’intégration des enseignants du privé confessionnel dans le processus de pré-recrutement.
Toutes ces mesures, dont certaines ont été annoncées par le Président de la République lors de la Journée nationale de l’Enseignant le 23 mars 2025, sont saluées par le SENA comme des signaux positifs. Malgré ces signes d’amélioration, le SENA insiste sur le fait que le système éducatif reste confronté à des dysfonctionnements majeurs, dont les plus préoccupants sont : l’insuffisance chronique des budgets alloués à l’éducation, qui limite l’investissement dans les infrastructures, le matériel pédagogique, la formation continue et la rémunération des personnels, la dévalorisation du statut de l’enseignant, marquée par des conditions de travail précaires, une faible attractivité de la profession, et une démotivation croissante.
Il y a également le blocage administratif de milliers de carrières, avec des retards significatifs dans le traitement des dossiers de recrutement, d’intégration, de titularisation, de reclassement après stage et d’avancements et la persistance de pratiques clientélistes dans les nominations aux postes de direction, fondées sur des affinités politiques, claniques ou tribales, au détriment de la compétence et de l’expérience. « Nous réaffirmons une exigence fondamentale de l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Le mérite, la transparence et l’éthique doivent primer sur toute autre considération. C’est à ce prix que notre système éducatif pourra se relever », a martelé le SG du SENA.
Le point de rupture, la lenteur administrative et le mépris institutionnel
Le SENA dénonce également la répétition, depuis 2017, de recensements et opérations de collecte de données administratives des agents publics sans qu’aucune issue tangible ne soit observée. Ces opérations, jugées inefficaces, n’ont pas permis de résoudre les problèmes concrets des enseignants qui, malgré leur patience, se sentent « spoliés ». « Notre patience a atteint ses limites. L’enseignant gabonais est humilié. La carrière n’attend pas ! », a lancé Magloire Memiaga, rappelant que la régularisation administrative avec effet solde immédiat est la condition d’une rentrée apaisée.
À moins de deux mois de la rentrée des classes prévue pour l’année scolaire 2025-2026, le SENA prévient que des perturbations sont à prévoir si les revendications ne sont pas prises en compte rapidement. Le syndicat se dit prêt à passer à l’action dans tout le pays, tout en laissant la porte ouverte au dialogue. « Nous ne voulons pas perturber l’année scolaire, mais nous serons dans l’obligation de le faire si rien ne bouge. Le Gouvernement détient les clés pour éviter une crise », a-t-il affirmé.
Profitant de la tribune, le SENA s’adresse directement au Président de la République, Chef de l’État et Chef du Gouvernement, sollicitant son implication personnelle dans la résolution des injustices administratives qui frappent le corps enseignant. « Monsieur le Président, les défis sont immenses, mais ils ne sont pas insurmontables. Ensemble, Gouvernement, syndicats et parents d’élèves, nous pouvons bâtir un nouvel ordre éducatif pour la Ve République. Le changement dépend de nos actes dès aujourd’hui », conclut le SG du syndicat.
Vers un nouveau pacte éducatif national ?
Le SENA appelle enfin à une mobilisation collective, estimant que seul un partenariat sincère entre l’État, les syndicats et les acteurs de la communauté éducative pourra garantir un avenir stable, équitable et durable pour l’école gabonaise. Le SENA dresse un bilan mitigé de ces trois dernières années. Le syndicat salue plusieurs réformes entreprises, mais pointe la persistance de blocages administratifs et de dysfonctionnements profonds. Il lance un ultimatum au Gouvernement pour régulariser la situation des enseignants avant la rentrée 2025-2026.
En cas de non-réponse, des actions syndicales pourraient perturber la reprise des cours à l’échelle nationale. Le SENA plaide pour un système éducatif refondé sur le mérite, l’équité et la transparence.