Le matin du 11 août 1985, à 4 heures précises, alors que la plupart des Gabonais dormaient encore, une scène glaçante était diffusée sur les écrans de la Télévision Nationale. Un homme, en treillis, les yeux bandés, le torse droit, fait face à un peloton d’exécution. Quelques secondes plus tard, une salve de tirs retentit. Le silence retombe. L’homme s’écroule.
L’homme en question s’appelait Alexandre Mandza Ngokouta, capitaine de l’armée gabonaise, accusé d’avoir fomenté un coup d’État contre le président de l’époque, Omar Bongo Ondimba. Ce jour-là, devant des millions de Gabonais médusés, il est exécuté en direct, sans procès public, sans défense connue, sans appel. L’événement, d’une brutalité extrême, marque une génération entière. Il laisse derrière lui une famille brisée, une nation traumatisée, et des questions qui, 40 ans plus tard, restent sans réponse.
Le capitaine Mandza Ngokouta était un jeune officier prometteur de la communauté Bawumbu, originaire du Haut-Ogooué, une région clé du pouvoir politique gabonais. D’après les accusations officielles de l’époque, il aurait tenté d’organiser un coup de force militaire. Pourtant, aucun élément de preuve tangible n’a jamais été publié. Aucun procès télévisé, aucune audition publique. Rien, si ce n’est cette exécution filmée, préméditée, et imposée à tout un peuple.
« Je me souviendrai toujours de cette aube fatidique… », témoigne aujourd’hui un membre de la famille, aujourd’hui adulte, mais encore hanté par l’événement.
« Tonton est venu nous réveiller en disant : ‘Venez voir comment on tue votre père et oncle’. Nous étions à Petit Paris, chez la grand-mère. Il était 4h30 du matin. Il pleurait. »
Ce témoignage poignant illustre la violence psychologique infligée à une famille qui, impuissante, assiste à l’élimination d’un des siens, sous les yeux de la nation.
Un acte de terreur politique ?
À l’époque, Omar Bongo Ondimba, alors président depuis 1967, gouverne d’une main de fer. Son régime est marqué par une centralisation extrême du pouvoir, une répression sévère des opposants, et un contrôle quasi-total des institutions. L’exécution du capitaine Mandza Ngokouta s’inscrit dans cette logique autoritaire. Elle n’a pas seulement pour but d’éliminer un homme, mais aussi de faire un exemple, d’intimider, et d’asseoir le pouvoir par la peur.
Pour certains analystes, il ne fait aucun doute que cette exécution fut une manœuvre politique. « Il s’agissait moins d’une justice militaire que d’un avertissement brutal : toute tentative de contestation, même interne à l’armée, serait immédiatement écrasée », explique un ancien diplomate en poste à Libreville à l’époque, sous couvert d’anonymat.
Une famille brisée, un homme oublié
Quarante ans après, la famille de Mandza Ngokouta n’a toujours pas obtenu réparation, ni même reconnaissance officielle. Aucun lieu de mémoire. Aucun acte symbolique. Rien qu’un silence pesant, persistant. Pourtant, ses proches continuent de porter sa mémoire. Non pas comme celle d’un coupable, mais comme celle d’un homme exécuté sans justice.
Ils réclament toujours la vérité, une enquête indépendante, et l’ouverture des archives. « Nous voulons seulement savoir ce qui s’est réellement passé. Qui a donné les ordres ? Quelle était la preuve ? Pourquoi lui ? Pourquoi si violemment, si publiquement ? »
Devoir de mémoire, pour ne plus revivre cela
Aujourd’hui, alors que le Gabon se cherche une nouvelle voie démocratique, que les jeunes générations aspirent à plus de transparence, de justice et de réconciliation, l’histoire du capitaine Alexandre Mandza Ngokouta redevient pertinente. Elle nous rappelle que l’État ne peut pas se construire sur la peur. Que la justice ne doit jamais être instrumentalisée par le pouvoir. Et que la mémoire des victimes est le fondement de toute société digne.
Rendre hommage à cet homme, ce n’est pas réhabiliter un conspirateur, c’est dénoncer un déni de justice. C’est affirmer que, dans une démocratie véritable, aucun être humain ne doit être privé de ses droits fondamentaux, quelles que soient les circonstances.
L’exécution du capitaine Ngokouta pose une question essentielle : que fait-on de notre histoire nationale ? Osons-nous la confronter ? Acceptons-nous d’en parler, même dans ses aspects les plus sombres ? Ou préférons-nous l’amnésie collective, au risque de reproduire les mêmes erreurs ? Le 11 août 2025, les membres de la famille choisissent la mémoire et le rappele ce qui s’est passé.
Ils choisissent de regarder en face ce passé douloureux, afin de bâtir un avenir où nul ne pourra plus jamais être exécuté au petit matin, sans justice, devant sa famille, devant une nation en silence. À la mémoire du Capitaine Alexandre Mandza Ngokouta (✝11 août 1985)
Que la vérité émerge. Que la justice soit rendue. Que la mémoire demeure.