Depuis le mercredi 15 octobre dernier, Harold Leckat, directeur de publication du média en ligne Gabon Media Time (GMT), est en garde à vue à la Direction générale des recherches (DGR) de la Gendarmerie nationale.
Son interpellation musclée à l’aéroport international de Libreville, à son retour d’un séminaire de formation à Montpellier (France), a déclenché une vive vague d’indignation au sein de la presse nationale et de la société civile.
Soupçonné de « détournement de fonds publics » dans le cadre d’un contrat commercial conclu avec la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), Harold Leckat est désormais au cœur d’une affaire aux allures de bras de fer entre la justice et les médias indépendants gabonais.
Selon les informations recueillies auprès du collectif des organisations de la presse, Harold Leckat a été arrêté dès sa descente d’un vol en provenance de Paris, par des individus se présentant comme des agents de la DGR.
Les témoins affirment que ces derniers ne portaient ni badge d’identification, ni uniforme officiel, et n’étaient accompagnés ni de la police de l’air et des frontières (PAF), ni de la gendarmerie de l’aéroport.
« C’est dans ces conditions que M. Leckat a été interpellé manu militari, sans qu’on ne lui notifie le motif de son arrestation », précise un communiqué du collectif.
La famille du journaliste, alertée par des rumeurs sur son interpellation, s’est rendue dès le soir même à la DGR. Dans un premier temps, les agents auraient nié sa présence dans les locaux avant de reconnaître, le lendemain matin, qu’il était effectivement en garde à vue.
Des conditions de détention jugées inhumaines
Les témoignages recueillis sur les conditions de détention du directeur de publication sont particulièrement préoccupants.
Selon ses proches, Harold Leckat aurait été contraint de dormir plusieurs jours menotté à une chaise, sans possibilité d’accéder aux sanitaires, ni de se laver, ni même de se brosser les dents.
Il aurait été victime d’un malaise dans la nuit du 16 octobre, ce qui a conduit à son isolement des cellules collectives.
Ces révélations ont suscité une profonde indignation au sein du milieu journalistique, qui y voit une atteinte manifeste à la dignité humaine.
« Nous déplorons ces méthodes d’un autre âge. Aucune enquête ne peut justifier un tel traitement, surtout envers un professionnel reconnu pour son intégrité et son patriotisme », a dénoncé, Désiré Ename, directeur de publication du journal Echos Échos du Nord et porte-parole du collectif des organisations de la presse.
Au cœur du dossier, un contrat signé en septembre 2020 entre Global Media Time — l’agence de communication dirigée par Harold Leckat — et la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC).
Ce contrat portait sur un accompagnement en communication multiforme de l’institution publique.
D’après les autorités judiciaires, des fonds publics auraient été versés à l’entreprise sans que les prestations prévues ne soient intégralement exécutées.
Mais du côté de GMT, la défense est claire, « Les documents officiels montrent que le contrat a été exécuté jusqu’à sa rupture unilatérale par la CDC. Par conséquent, il ne peut être question de détournement de fonds », soutiennent les collaborateurs du journaliste.
Les soutiens d’Harold Leckat rappellent que ce dernier n’est ni agent public, ni dépositaire de l’autorité publique, ni comptable des deniers de l’État.
« Nous sommes face à un litige purement commercial, qui devrait être tranché par une juridiction civile ou commerciale, et non par le pénal », explique un confrère le porte-parole.
Le profil d’un journaliste engagé
Depuis la création de Gabon Media Time en 2016, Harold Leckat s’est imposé comme une figure du journalisme indépendant au Gabon.
Son média, souvent perçu comme critique envers le pouvoir, s’est illustré par ses enquêtes sur la gouvernance, la gestion publique et les droits citoyens.
GMT emploie aujourd’hui une quinzaine de jeunes Gabonais diplômés, contribuant ainsi à la professionnalisation du secteur médiatique.
Pendant le second septennat d’Ali Bongo, Harold Leckat avait co-rédigé, aux côtés de l’actuel ministre de l’Environnement Mays Mouissi, un rapport d’évaluation critique du régime.
Ce document, largement relayé à l’international, avait exposé les failles économiques et institutionnelles du pays.
« Pour ce travail, Harold Leckat a reçu des menaces de mort. Il a continué à exercer son métier au péril de sa vie. C’est un patriote, pas un délinquant », insistent la confrérie.
Le collectif de la presse rappelle que ce n’est pas la première fois que Gabon Media Time et son directeur sont inquiétés par la justice.
En octobre 2023 déjà, Harold Leckat et plusieurs de ses collaborateurs avaient été placés en garde à vue sur ordre du procureur de la République de l’époque, André Patrick Roponat.
Depuis, le média fait l’objet de plaintes récurrentes auprès de la Haute Autorité de la Communication (HAC) — notamment de la part de la CDC et de l’ancienne ministre de la Communication, Laurence Ndong.
« Nous assistons à une véritable cabale politico-judiciaire visant à faire taire les voix libres », déplore le collectif, qui y voit une menace directe contre la liberté d’expression conquise après le coup d’État du 30 août 2023.
Les garanties de représentation ignorées
Les soutiens de Harold Leckat rappellent qu’il remplissait toutes les conditions pour être entendu sans être privé de liberté.
Le journaliste possède un domicile fixe à Libreville, un emploi régulier, des attaches familiales solides, et avait pris soin d’informer la DGR de son absence temporaire du territoire.
Son avocat avait même remis le billet d’avion, le visa et la lettre d’invitation à la formation de Montpellier, preuve de sa bonne foi.
Les deux parties s’étaient accordées pour une audition le jeudi 16 octobre à 9 heures.
Malgré cela, le journaliste a été arrêté la veille, dans des conditions jugées contraires à l’article 16 de la Constitution, qui dispose qu’« aucune personne ne peut être gardée à vue ou placée sous mandat de dépôt si elle présente des garanties suffisantes de représentation ».
Pour le collectif des organisations de la presse, cette affaire dépasse le simple cas individuel, elle symbolise le combat pour la liberté de la presse au Gabon.
« Ce que vit Harold Leckat est le reflet d’un malaise profond dans notre démocratie. Nous exigeons sa libération immédiate et sans condition, ainsi que des réformes profondes garantissant l’indépendance des médias », a déclaré le porte-parole du mouvement.
En attendant la décision du procureur de la République, attendue dans les prochaines heures, la mobilisation s’amplifie sur les réseaux sociaux, où le hashtag #FreeHaroldLeckat est devenu viral.
Des associations de journalistes, des ONG locales et plusieurs personnalités publiques ont exprimé leur solidarité, appelant les autorités à « respecter l’État de droit et la dignité humaine ».
Une affaire test pour la nouvelle ère gabonaise
Deux ans après le coup d’État du 30 août 2023, présenté comme un tournant vers la refondation démocratique, cette affaire met à l’épreuve les promesses du nouveau régime en matière de libertés publiques.
Pour beaucoup d’observateurs, la manière dont sera traitée la situation de Harold Leckat constituera un indicateur fort de la volonté réelle du pouvoir de garantir la liberté de la presse et le respect des droits fondamentaux.
En attendant, le journaliste demeure détenu à la DGR, dans l’attente d’une décision du parquet — sous le regard attentif d’une opinion nationale de plus en plus mobilisée.