Plus de cinq ans après le lancement du Fonds de riposte contre la Covid-19, la polémique reste intacte au Gabon. Au cœur de ce débat, la gestion de 503 milliards de francs CFA mobilisés officiellement pour atténuer les effets sanitaires, sociaux et économiques de la pandémie.
Selon les audits rendus publics par le COPIL Citoyen, seule une fraction de ces fonds d’environ 56 milliards disposerait de justificatifs accessibles au public. Les 447 milliards restants demeurent, à ce jour, sans documentation complète, faisant naître de nombreuses interrogations et ravivant le débat national sur la gouvernance publique.
En 2020, au plus fort de la crise sanitaire, le gouvernement gabonais avait mis en place un vaste plan de riposte, impliquant achats de matériel médical, construction d’infrastructures temporaires, dispositifs de soutien sociaux et mesures économiques exceptionnelles. Le comité de pilotage de cette riposte, dirigé par l’ancien ministre de la Santé Dr Guy Patrick Obiang Ndong, concentre aujourd’hui l’essentiel des critiques.
Les rapports du COPIL Citoyen évoquent la présence d’irrégularités présumées, à savoir : surfacturations, notamment pour des équipements médicaux ; marchés attribués dans l’urgence, sans procédures d’appel d’offres ; biens ou services payés mais non livrés, selon les auditeurs ; opacité persistante, plusieurs documents essentiels restant indisponibles. Si ces éléments n’ont pas encore été confirmés par la justice, ils alimentent un climat de suspicion et renforcent les appels à une clarification totale.
Contrairement à d’autres dossiers liés à la gouvernance précédente, certaines affaires ayant conduit à des interpellations et poursuites médiatisées, le dossier du Fonds Covid-19 n’a pas enregistré d’avancées judiciaires visibles. Ce paradoxe suscite l’incompréhension d’une partie de l’opinion publique. Beaucoup s’interrogent, pourquoi d’autres dossiers ont-ils avancé rapidement, tandis qu’un scandale portant potentiellement sur plusieurs centaines de milliards semble au point mort ?
Les organisations citoyennes dénoncent un risque de deux poids, deux mesures, alors même que les finances publiques et la crise sanitaire ont représenté des enjeux vitaux pour la population.
Des conséquences concrètes sur le terrain sanitaire
Durant la pandémie, plusieurs hôpitaux gabonais avaient fait état d’un manque criant d’équipements, notamment, pénurie de masques FFP2 et chirurgicaux, insuffisance de respirateurs, rupture de stocks de médicaments essentiels et retards dans la construction ou l’équipement de centres de prise en charge. Des structures sanitaires annoncées en urgence, comme certains centres de dépistage ou unités mobiles, ne sont jamais parvenues à fonctionner à plein régime. Cette réalité a marqué durablement la perception des citoyens, qui se demandent comment les sommes mobilisées ont été effectivement utilisées.
Face à l’absence d’évolution judiciaire, plusieurs organisations et collectifs ont intensifié leurs actions. Le COPIL Citoyen, le Réseau des organisations libres, ainsi que divers groupes de jeunes engagés, exigent, l’audition publique de l’ancien ministre Guy Patrick Obiang Ndong, la convocation de tous les membres du comité de pilotage ayant géré les ressources du Fonds Covid-19, la publication intégrale des audits, factures, contrats, bons de commande et rapports de dépenses. Non, sans oublier la mise en place d’une enquête judiciaire formelle, en cas de confirmation d’irrégularités et un mécanisme permanent de transparence pour les fonds d’urgence futurs.
Ces organisations rappellent que la pandémie a eu un impact direct sur la vie de millions de Gabonais et que la gestion des fonds publics, surtout dans un contexte d’urgence, doit être exemplaire. Depuis le changement de régime en 2023, la remise en ordre de la gouvernance et la lutte contre l’impunité figurent parmi les attentes prioritaires des citoyens.
Le dossier du Fonds Covid-19 s’inscrit désormais dans ce contexte politique, devenant un test crucial de la capacité du pays à instaurer une culture de transparence.
Pour plusieurs analystes, apporter une réponse claire à ce dossier aurait une valeur symbolique considérable. Il s’agit de restaurer la confiance du public ; de montrer que les scandales financiers, qu’ils soient anciens ou récents, ne resteront plus impunis et de poser les bases d’une gestion moderne et responsable des finances publiques.
Le Fonds Covid-19 ne constitue pas seulement une affaire financière. Il résume le vécu d’un pays confronté à une crise mondiale inédite, où la rapidité des décisions, l’urgence médicale et la pression sociale pouvaient rendre la gestion complexe. Mais pour les familles endeuillées, les soignants qui ont manqué de matériel, les populations en difficulté et les contribuables, comprendre comment 447 milliards de francs CFA restent non justifiés n’est plus seulement une question de chiffres, mais c’est une demande de vérité.
La société gabonaise attend désormais des réponses claires, des responsabilités établies et, le cas échéant, des sanctions.
Mais une question demeure taraude les esprits, le pays est-il prêt à faire toute la lumière sur ce dossier ?