Ce qui ne devait être qu’une simple maternité de brousse se retrouve aujourd’hui au cœur d’un scandale aux allures d’affaire d’État. Depuis des années, des nouveau-nés seraient retenus contre le paiement d’une prétendue “caution” imposée aux mères au moment de quitter l’établissement. Une pratique aussi choquante qu’illégale qui suscite indignation, colère et incompréhension dans la petite localité de Malinga. Selon nos investigations menées sur place, le système serait parfaitement rodé, toute femme qui accouche sans être en mesure de payer immédiatement une somme variant entre 20 000, 25 000 et 30 000 francs CFA se voit refuser la sortie avec son enfant. Et ce, même si elle est assurée à la CNAMGS ou en règle avec les consultations prénatales. Une situation qui met les familles les plus vulnérables dans un état de détresse indescriptible.
Le dernier épisode, survenu le 5 novembre dernier, raconte la brutalité avec laquelle la règle est appliquée. Une jeune femme d’une vingtaine d’années, que nous appellerons M., a accouché en début d’après-midi, seule, sans soutien financier et dans la promiscuité habituelle de la maternité. Mais deux jours plus tard, au moment de regagner le domicile familial, la jeune mère s’est heurtée à un barrage inattendu : pas de sortie sans paiement immédiat de 20 000 francs. Pour faute de moyens, son bébé a été retenu jusqu’au lendemain.
« Je suis sortie en larmes. Je n’avais rien, même pas le prix du transport. Je ne pouvais rien faire, sinon m’asseoir et pleurer. Leur seul mot était : “Paie d’abord.” », confie-t-elle, encore traumatisée.
Ce cas n’est pas isolé. Au contraire, il illustre ce que beaucoup décrivent comme un “business” entretenu en toute impunité.
Une matrone au cœur du système : le rôle controversé d’Aïcha
Notre enquête mentionne régulièrement une femme, Aïcha, matrone non qualifiée devenue, au fil des années, l’une des figures les plus influentes de la maternité.
Elle serait la principale instigatrice de cette “caution” imposée aux parturientes, une pratique transmises par ses prédécesseures et laissée sans contrôle par la direction successive.
Plusieurs habitants l’accusent ouvertement de profiter de l’ignorance et de la vulnérabilité des patientes pour extorquer de l’argent.
« On la connaît. C’est elle qui décide. Sans son accord, aucune mère ne sort avec son bébé », témoigne sous anonymat une résidente de Malinga. Aucun reçu n’est délivré. Aucun cadre juridique ne justifie ces paiements. Aucune procédure médicale ne légitime une telle rétention d’enfant. Tout se fait dans l’informel… et dans la peur.
Les habitants interrogés sont formels. Cette “caution” est une vieille pratique, qui remonterait à plusieurs décennies.
« Les chefs de centre changent, les matrones changent parfois… mais l’argent, lui, coule toujours. On ne sait même pas où il va. » Ce constat d’inaction soulève des questions sur le contrôle exercé par les autorités sanitaires locales, pourtant censées superviser les centres de santé ruraux.
Le chef de centre tente une justification, mais les habitants ne le croient pas
Interrogé par nos soins, Guy Patrick Moudounene, actuel chef du centre médical, reconnaît l’existence de ces paiements mais avance une explication qui peine à convaincre. « La caution n’est demandée qu’aux femmes qui n’ont pas fait de consultations prénatales ou celles qui ne sont pas assurées à la CNAMGS. »
Un argument immédiatement contredit par les témoignages recueillis. Les habitants assurent que même celles qui présentent carnet prénatal, vaccins et carte d’assurance sont contraintes de payer.
Le concubin de BKM, l’une des dernières victimes, affirme, « Monsieur le journaliste, c’est le bon Dieu qui vous a envoyés ici. Ma femme avait tout, tout ! Mais on m’a fait payer 25 000 francs. Ce n’est pas une caution, c’est un mangeoire ! ». Ce scandale prend une tournure politique, car il va frontalement à l’encontre des directives du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, qui a réaffirmé la gratuité des accouchements dans tout le pays et le gouvernement multiplie les initiatives pour alléger le coût de l’améliorer de l’accès aux soins. Or, à Malinga, c’est exactement l’inverse qui se produit.
Des nouveau-nés retenus comme garantie financière, la formule choque, heurte, indigne. Des médecins et juristes consultés rappellent que cette pratique pourrait constituer une séquestration et une extorsion, deux infractions pénales graves.
Des familles en détresse : “On préfère accoucher à domicile que de se faire voler”
Face à la multiplication de ces cas, plusieurs femmes ont confié préférer accoucher chez elles, par peur d’être humiliées ou rançonnées à la maternité.
« On y va pour sauver nos vies et celles de nos enfants, pas pour qu’on nous les prenne en otage », dit une mère rencontrée au marché de Malinga. Ce repli vers les accouchements à domicile représente un danger sanitaire majeur, déjà à l’origine de plusieurs complications obstétricales graves dans la sous-région. Un appel pressant à l’État, “Il faut intervenir avant qu’un drame ne survienne”
Les habitants de Malinga demandent une intervention immédiate du ministère de la Santé, de la CNAMGS et des autorités provinciales de la Ngounié.
Ils souhaitent également, un audit complet du centre médical ; la sanction sévère des responsables de ces pratiques ; la formation ou le remplacement du personnel non qualifié ; la restauration de la gratuité réelle des accouchements et la mise en place d’un mécanisme de contrôle permanent.
« On ne demande pas grand-chose. Juste qu’on respecte les femmes et les enfants de Malinga », résume un notable du village.
Un scandale symbolique des failles du système de santé rural. L’affaire de Malinga révèle les dérives et les vulnérabilités persistantes dans certaines structures sanitaires rurales du Gabon.
Elle pose une question essentielle. Comment garantir les droits fondamentaux des mères et des nouveau-nés si, dans certaines zones reculées, des pratiques arbitraires deviennent la norme ?
En attendant une réaction officielle, les habitants de Malinga espèrent que la lumière faite par cette enquête contribuera enfin à mettre fin à une injustice qu’ils subissent, disent-ils, depuis trop longtemps.