Une réflexion profonde sur les pathologies du pouvoir et les perspectives de gouvernance en Afrique
Nous avons pris part au vernissage de l’ouvrage Le Syndrome d’hubris dans les arènes politiques africaines, signé par le Pr Steeve Nzegho Dieko, enseignant-chercheur à l’Université Omar Bongo (UOB). Cette cérémonie intellectuelle et culturelle a rassemblé au centre culturel français, universitaires, étudiants, responsables politiques, acteurs de la société civile et passionnés de réflexion politique, dans un cadre propice aux échanges et au débat d’idées.
À travers cet ouvrage, le Pr Dieko propose une analyse rigoureuse et critique des pathologies du pouvoir qui traversent les systèmes politiques africains. S’appuyant sur des observations empiriques, des références théoriques et une lecture fine des réalités africaines contemporaines, l’auteur met en lumière les dérives comportementales de nombreux dirigeants, dérives qui, selon lui, compromettent la qualité de la gouvernance et freinent le développement du continent.
Les échanges avec l’assistance ont permis d’aborder un ensemble de maux structurels qui minent la gouvernance de la majorité des États africains, personnalisation excessive du pouvoir, concentration des décisions, déficit de redevabilité, culte de la personnalité, confiscation de l’espace public et affaiblissement des institutions. Pour l’auteur, ces phénomènes relèvent en grande partie du syndrome d’hubris, entendu comme une forme de démesure du pouvoir, nourrie par l’illusion d’infaillibilité et la conviction d’être au-dessus des règles communes.
Cependant, l’ouvrage ne se limite pas à un simple diagnostic. Il se veut également prospectif et normatif, en proposant des pistes de solutions concrètes pour refonder la gouvernance politique en Afrique. Parmi les remèdes avancés figure en bonne place la notion d’amour de la patrie. Le Pr Dieko insiste sur la nécessité de traduire ce concept en actes concrets, notamment à travers les politiques publiques et les programmes éducatifs. Selon lui, cet amour de la patrie doit être inculqué dès le plus jeune âge, au sein des écoles, afin de former des citoyens responsables, conscients de l’intérêt général et soucieux du bien commun.
L’ouvrage accorde également une attention particulière au concept de leader-serviteur, inspiré des théories contemporaines du leadership éthique. Ce modèle de leadership repose sur l’idée d’un dirigeant qui se place avant tout au service des populations, qui écoute, protège et agit dans l’intérêt collectif plutôt que pour sa propre glorification. Pour l’auteur, ce type de leadership constitue une alternative crédible aux modèles autoritaires et narcissiques qui dominent encore de nombreuses scènes politiques africaines.
Par ailleurs, l’enseignant de l’université Omar Bongo introduit une réflexion critique sur ce qu’il appelle le faux panafricanisme. Il dénonce certaines postures idéologiques qui se réclament du panafricanisme tout en restant déconnectées des réalités concrètes des peuples africains. Selon lui, un panafricanisme authentique doit placer l’Afrique au centre de ses propres préoccupations, penser ses problèmes à partir de ses réalités historiques, sociales et culturelles, et proposer des solutions endogènes capables de répondre efficacement aux défis contemporains.
Au-delà des concepts développés, Le Syndrome d’hubris dans les arènes politiques africaines se présente comme un véritable plaidoyer adressé aux élites dirigeantes, actuelles et futures. L’auteur interpelle les responsables politiques sur leur responsabilité historique, rappelant que les dysfonctionnements de la gouvernance ont des conséquences directes et souvent dramatiques sur les populations. Ce sont en effet les citoyens ordinaires qui subissent, au quotidien, les effets des décisions politiques mal orientées, de l’inefficacité institutionnelle et de la mauvaise gestion des ressources publiques.
Dans cette perspective, Steeve Nzegho Dieko appelle à une réforme profonde des mécanismes d’accession et d’exercice du pouvoir. Il plaide pour des systèmes politiques plus inclusifs, transparents et orientés vers le développement économique, culturel, social et environnemental. Pour lui, le progrès de l’Afrique passe nécessairement par une gouvernance qui place l’humain au centre de l’action publique.
L’ouvrage porte également un message d’espérance. Malgré les nombreuses difficultés et les crises récurrentes que traversent les États africains, rien n’est définitivement perdu. L’auteur se montre convaincu que le changement est possible, à condition que les idées produites par les intellectuels africains soient prises en compte par les décideurs publics. Il invite ainsi les autorités à s’approprier ces réflexions afin de transformer durablement les pratiques politiques. Interrogé sur le contexte politique gabonais, marqué par l’avènement d’un nouveau pouvoir, le Pr Dieko estime que cette période constitue une opportunité historique pour repenser les fondements de la gouvernance nationale. Il considère que les pistes de solutions proposées dans son ouvrage peuvent nourrir la réflexion collective et contribuer à l’émergence d’un modèle de gouvernance plus vertueux. Selon lui, il existe toujours un espoir de transformation, mais la principale difficulté réside dans la résistance au changement. De nombreux systèmes politiques peinent à évoluer parce que leurs acteurs se perçoivent comme détenteurs de la meilleure formule. Or, pour l’auteur, le changement suppose des ruptures courageuses, qui doivent s’opérer à tous les niveaux, chez les dirigeants, au sein des institutions, mais aussi au niveau des populations elles-mêmes.
Steeve Nzegho Dieko insiste sur le fait qu’aucun système ne peut se transformer sans l’adhésion et la participation active des citoyens. Imaginer que le changement ne concerne que les élites dirigeantes est, selon lui, une grave erreur. Le changement doit être collectif, partagé et porté par une conscience citoyenne renouvelée. Cette réflexion dépasse largement le seul cadre du Gabon. Elle s’adresse à l’ensemble des pays africains, confrontés à des défis similaires. Le Pr Nzegho Dieko plaide pour l’émergence de systèmes politiques fondés sur les réalités africaines, nourris par les expériences continentales et capables de produire des modèles de gouvernance adaptés et efficaces. Enfin, l’auteur attire l’attention sur les enjeux démographiques à venir. D’ici 2050, l’Afrique comptera environ 2,5 milliards d’habitants, ce qui représente à la fois une opportunité et un immense défi. Cette perspective impose une anticipation rigoureuse et des politiques publiques audacieuses, afin d’éviter que les mêmes erreurs du passé ne se reproduisent.
À l’issue de la cérémonie, le Pr Steeve Nzegho Dieko a également annoncé la publication prochaine de plusieurs autres ouvrages, dont certains paraîtront dans les semaines à venir, confirmant ainsi la vitalité de sa production scientifique. Présent à cet événement, le Pr Hygin Kakaï, universitaire béninois et enseignant dans les grandes écoles du Bénin, a accepté de préfacer l’ouvrage. Après une lecture attentive, il a salué la qualité scientifique, pédagogique et analytique du travail. Selon lui, l’ouvrage se distingue par son originalité, notamment par l’introduction d’une dimension psychologique et comportementale dans l’analyse du pouvoir politique en Afrique. Le Pr Kakaï souligne que l’auteur met en évidence les mécanismes internes du pouvoir, les logiques de domination et les facteurs explicatifs des dérives observées au sein des régimes politiques africains. Il salue une démarche interdisciplinaire rigoureuse, qui dépasse le cadre d’un simple article de presse pour s’inscrire dans une réflexion académique approfondie, susceptible d’enrichir durablement le débat sur la gouvernance en Afrique.