À l’occasion de la rentrée syndicale, le Syndicat national des magistrats du Gabon (SYNAMAG) a tenu une assemblée solennelle marquée par un discours dense, engagé et sans faux-semblants de son président, Landry Abaga Essono. Devant magistrats, acteurs judiciaires et invités, le président du syndicat a dressé un diagnostic sévère mais lucide de l’état de la justice gabonaise, tout en appelant à un sursaut collectif pour préserver l’État de droit et restaurer la confiance des citoyens. Dès l’entame de son allocution, Landry Abaga Essono a rappelé la portée symbolique et institutionnelle de la justice dans une démocratie. « Si nous sommes réunis aujourd’hui, ce n’est pas pour célébrer une corporation ou glorifier une profession, mais pour contempler ce qui constitue la colonne vertébrale de notre pacte social », a-t-il déclaré.
Dans un contexte de transition politique, il a souligné un paradoxe préoccupant : l’État de droit n’a jamais été autant invoqué dans le discours public, alors même que ses fondations semblent plus fragiles que jamais. Une fragilité qui, selon lui, trouve son origine dans une question centrale, celle de l’indépendance réelle et effective de la justice.
Le président du SYNAMAG a tenu à dissiper ce qu’il qualifie de « malentendu fondamental » : l’indépendance de la justice ne serait pas un privilège accordé aux magistrats, mais un droit fondamental garanti à chaque citoyen. « Ce n’est pas pour le confort du magistrat que l’indépendance existe, mais pour assurer à chaque Gabonais que son sort ne dépendra ni de l’humeur d’un homme, ni de pressions politiques, ni d’intérêts financiers », a-t-il martelé. Il a rappelé que lorsque le procureur hésite face à un ministre, ou lorsque le juge craint pour sa carrière, c’est toute la justice qui vacille. Au Gabon, a-t-il souligné, les atteintes à l’indépendance prennent rarement la forme de pressions brutales et visibles, mais se manifestent souvent de manière plus insidieuse, dépendance budgétaire, gestion des carrières par l’exécutif, précarité matérielle.
Une justice vulnérable face aux pressions
Landry Abaga Essono a dénoncé la gestion des carrières des magistrats, toujours fortement marquée par l’influence de l’exécutif, qu’il assimile à « une épée de Damoclès permanente ». La peur de la mutation arbitraire, la quête de promotion ou la crainte de sanctions administratives constituent, selon lui, des poisons silencieux pour le courage judiciaire. Le Président de SYNAMAG a rappelé que le rôle du juge est parfois « terrible et magnifique » : dire non à l’autorité, protéger la minorité contre la tyrannie de la majorité, et faire respecter les promesses inscrites dans la loi fondamentale. « Cela exige un courage moral exceptionnel », a-t-il insisté.
Pour Landry Abaga Essono, une justice affaiblie conduit inévitablement à une démocratie affaiblie. « Une justice soumise, c’est une démocratie en sursis. Quand ce repère disparaît, ce sont nos libertés qui s’effritent », a-t-il averti.
Il a appelé magistrats, avocats et citoyens à devenir les gardiens quotidiens de l’indépendance judiciaire, soulignant que protéger l’indépendance du juge revient, en réalité, à se protéger soi-même en tant que citoyen.
Au-delà des enjeux institutionnels, Landry Abaga Essono a longuement évoqué la rupture de confiance entre la justice et les citoyens gabonais. « Il existe un silence qui n’a pas sa place en démocratie : le silence de l’incompréhension », a-t-il déclaré. Pour de nombreux justiciables, entrer dans un tribunal revient à pénétrer un labyrinthe opaque, marqué par des procédures complexes, des délais excessifs et un langage juridique souvent incompréhensible. « Une décision rendue des mois après un drame n’est plus une réparation, mais parfois une seconde blessure », a-t-il souligné. Le président du SYNAMAG a plaidé pour une justice plus accessible, plus pédagogique et plus humaine.
Selon lui, un jugement ne doit pas seulement être juridiquement irréprochable, mais également compréhensible par le citoyen. « Le justiciable doit sortir de l’audience en sachant pourquoi il a gagné ou perdu le procès », a-t-il affirmé. S’il reconnaît l’intérêt des outils numériques et de la justice dite prédictive pour accélérer les procédures, il a mis en garde contre toute déshumanisation : « Le citoyen ne demande pas à être jugé par un robot, mais à être entendu par un homme ou une femme de loi. »
Des conditions de travail indignes d’un État de droit
L’un des moments les plus marquants du discours a été consacré aux conditions matérielles d’exercice de la justice. Le tableau dressé est alarmant : tribunaux vétustes, bâtiments insalubres, absence de matériel informatique, archives inexistantes ou archaïques, dossiers entassés dans des bureaux surchargés. La question du logement des magistrats, essentielle à leur sécurité et à leur indépendance, demeure, selon lui, insuffisamment prise en compte.
« On exige de nous célérité et intégrité, tout en nous privant des conditions élémentaires pour travailler dignement. C’est une équation impossible », a-t-il dénoncé. Landry Abaga Essono a insisté sur un point central, celui de la précarité de la magistrature constitue un danger direct pour l’État de droit. « Maintenir le magistrat dans le besoin, c’est organiser consciemment ou inconsciemment sa vulnérabilité face aux pressions et aux tentations », a averti le Président de SYNAMAG.
Il a rejeté toute accusation de corporatisme, estimant que défendre les conditions de vie des magistrats revient à défendre la qualité de la justice due au peuple gabonais. Revenant sur les épreuves traversées par le SYNAMAG, notamment la grève de janvier 2021, le président a rappelé que le syndicat a résisté à des vents contraires dans un climat politique et institutionnel difficile. « Le syndicalisme ne se conjugue pas au passé. Il se vit au présent et se construit au futur », a-t-il affirmé.
Pour l’année à venir, le SYNAMAG entend renforcer sa base, mobiliser davantage les jeunes magistrats et s’affirmer comme une force de propositions, capable de contribuer à l’amélioration du service public de la justice. Le Président Landry Abaga Essono a lancé un appel clair aux autorités gouvernementales, exigeant la mise en œuvre immédiate de solutions concrètes : réhabilitation des infrastructures judiciaires, autonomie financière des institutions, amélioration des traitements, règlement des situations administratives bloquées.
« Le temps des discours est révolu. Nous voulons des actes. Défendre la justice, c’est défendre la démocratie et la dignité du citoyen gabonais », a-t-il conclu, avant de souhaiter une bonne rentrée syndicale à l’ensemble des magistrats.