À deux mois des élections législatives et locales prévues en octobre prochain, l’effervescence gagne le paysage politique gabonais. Dans les états-majors comme sur le terrain, les partis s’activent pour mobiliser leur base et séduire les indécis. Après le dernier-né de la politique gabonaise, à savoir l’Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB) de Brice Clotaire Oligui Nguema, Président de la République, qui a rendu publique, le dimanche 3 août dernier, la liste de ses candidats, le tour est revenu au Parti Démocratique Gabonais (PDG), secoué ces derniers temps par une crise de leadership, d’emboîter le pas.
C’est mardi soir que l’ex-parti au pouvoir, tendance Blaise Louembe, publiait sa liste des candidatures. Même si d’autres formations politiques telles que Les Démocrates (LD) de Guy Nzouba-Ndama, l’Union Nationale (UN) de Paulette Missambo, la Réappropriation du Gabon, de son Indépendance, pour sa Reconstruction (REAGIR) de François Ndong Obiang, le Cercle des Libéraux Réformateurs (CLR) de Jean Boniface Asselé, pour ne citer que ceux-là, ont investi leurs candidats sans tambour ni trompette.
Une chose est sûre : ces élections ne visent pas à élire un président de la République. Il s’agit d’élire les députés, les Conseils municipaux et les Conseils départementaux. Alors les candidats investis par le nouveau parti au pouvoir, l’UDB, ne devraient pas aller sur le terrain en affirmant que le président de la République les aurait choisis personnellement pour ces échéances électorales. Ils ont fait acte de candidature, le chef du parti n’a fait que valider leurs vœux ; le reste, c’est à eux de jouer sur un terrain politique qui est très glissant.
Candidats sans ancrage local, un phénomène inquiétant
Toutefois, un phénomène attire particulièrement l’attention cette année : l’investiture, par certaines formations politiques, de candidats sans assise politique locale ni ancrage communautaire clair. Si ces choix sont parfois justifiés par la volonté de renouveler les visages et d’attirer une nouvelle génération d’élus, ils suscitent en retour des réactions mitigées. Entre frustration des militants de longue date et scepticisme des électeurs, le pari du « sang neuf » pourrait bien se heurter à la réalité du terrain.
Si autrefois le PDG était considéré comme un grand parti de masse, il n’en demeure pas moins évident qu’aujourd’hui cette formation politique serait en perte de vitesse et de repères. Les candidats investis par Blaise Louembe, la majorité ne ferait pas l’unanimité parmi les militants, en sont la preuve. Idem pour le nouveau parti au pouvoir, l’UDB.
Des candidatures venues « d’en haut »
Dans plusieurs circonscriptions, la désignation de certains candidats est vécue comme un passage en force des états-majors nationaux. Ces candidats, souvent peu connus des populations locales, n’ont jamais été engagés dans des actions communautaires ou associatives. Pour beaucoup, ils symbolisent une certaine déconnexion entre les partis politiques et les réalités locales.
C’est le cas des candidats investis par le PDG et l’UDB pour le siège unique du département de la Louétsi-Bibaka (Malinga). Celui du PDG serait totalement déconnecté des réalités locales. Hormis l’arrogance et l’égoïsme que les populations retiennent de lui, il n’aurait jamais dû être investi à l’époque où le PDG incarnait encore ses valeurs d’antan. Pour quel résultat ? Quant au candidat de l’UDB, novice en politique, il risque de se heurter par son manque d’expérience politique et peu connu dans la contrée.
À Malinga, les populations sont intransigeantes. Elles s’accorde pour dire que, nul n’est question de voter pour ces élections quelqu’un qui n’a même pas une maison ou un tout complète – « Tôles en haut, tôles en bas », au niveau de la commune. Entre exigences populaires, guerres d’ego et absence de base politique des candidats cités, la voie semble ouverte aux candidats de formations mieux implantées localement, notamment Philippe Nzengue Mayila de LD, s’il répond favorable à l’appel de candidature de ses concitoyens. Même son de cloche au 4e siège du département de Mulundu.
Le porte-étendard du PDG dans cette circonscription ne ferait pas non plus l’unanimité. Impopulaire, il devra affronter Jean Remy Yama, qui pourrait se présenter sous la bannière de sa formation politique, le Parti National pour le Travail et le Progrès (PNTP). Rappelons que ce dernier avait remporté les législatives de 2023 depuis sa cellule à la prison centrale de Libreville. Cas exceptionnel à Ndendé, où le Secrétaire général de l’UDB, Mays Mouissi, pourrait être largement battu par Yves Fernand Manfoumbi du PDG.
Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Activisme et politique sont deux mondes différents. À Oyem, par exemple, le choix du PDG de positionner un jeune entrepreneur vivant à Libreville depuis plus de quinze ans a provoqué une vague de protestations au sein de la section locale du parti. « Nous avons des femmes et des hommes de terrain qui travaillent avec la population depuis des années. Comment peut-on les ignorer au profit d’un inconnu ? », s’indigne un militant de la première heure, sous couvert d’anonymat.
Même son de cloche à Mouila, où l’UDB a investi un compatriote lui aussi impopulaire. Si son profil technocratique est salué par certains, d’autres dénoncent un manque d’ancrage local et d’implication réelle dans la vie de la communauté. « Il parle bien, il a de beaux diplômes, mais il ne connaît rien de nos besoins réels ici », lâche une commerçante du marché central.
Le pari du renouvellement
Du côté des directions nationales des partis, la ligne est claire. Il faut rajeunir et moderniser l’image politique. Le PDG, malgré la tempête qu’il traverse, semble engagé dans une vaste opération de réorganisation interne depuis les élections générales de 2023, pour espérer se repositionner sur le territoire national. En perte de réflexes, il mise également sur la jeunesse, les compétences professionnelles et la capacité d’innovation. « L’époque des barons intouchables et des élus déconnectés devrait être révolue », avance un jeune militant de l’ex-parti au pouvoir. Avant d’ajouter : « Nous devrions chercher des profils capables d’apporter des solutions concrètes, pas seulement de faire du clientélisme local. ».
L’UDB, de son côté, parle d’« ouverture et de rupture avec les vieilles pratiques politiciennes ». Mais ces discours se heurtent à une question cruciale : peut-on faire campagne, et espérer gagner, sans enracinement local ? La politique, surtout à l’échelle locale, reste intimement liée aux liens de proximité, à la confiance bâtie au fil du temps, aux solidarités quotidiennes.
Des militants frustrés, des électeurs sceptiques
Ce choix de privilégier des profils « extérieurs » n’est pas sans conséquences internes. Plusieurs sections locales, tant au PDG qu’à l’UDB, ont exprimé leur mécontentement. Certains menacent même de soutenir des listes indépendantes ou d’autres formations plus attentives aux réalités locales. À Franceville, un ancien conseiller municipal du PDG n’a pas mâché ses mots : « On nous demande de faire campagne pour des gens qui ne connaissent même pas les villages de leur circonscription. C’est insultant. », dénonce-t-il.
Les électeurs, eux aussi, sont devenus plus exigeants. Les réseaux sociaux amplifient les débats, les critiques, les comparaisons. Dans certains quartiers, des collectifs citoyens organisent des rencontres publiques pour « tester » les candidats sur leur connaissance des enjeux locaux, chômage, accès à l’eau potable, infrastructures routières, jeunesse désœuvrée… « Ce n’est plus le temps des promesses vagues. Nous voulons des engagements clairs, et surtout des gens qu’on peut voir, interpeller, avec qui on peut discuter en dehors des campagnes », explique une jeune institutrice de 32 ans, à Bitam.
Un pari électoral risqué ?
Dans un pays où l’abstention atteint parfois des niveaux records lors des élections locales, miser sur des personnalités extérieures ou peu connues pourrait se révéler contre-productif. Le risque est double : démobiliser la base militante et ne pas réussir à convaincre les indécis. Les partis en lice espèrent toutefois que la stratégie portera ses fruits, notamment auprès des jeunes et des primo-votants, qui représentent une part importante du corps électoral. « Nos candidats peuvent surprendre. Ce ne sont pas des politiciens traditionnels, mais des professionnels compétents et honnêtes », défend un cadre de l’UDB.
Au-delà des tensions actuelles, une question plus large se pose. Ces nouvelles candidatures annoncent-elles une recomposition du paysage politique gabonais ? La réponse dépendra des résultats d’octobre. Si certains de ces nouveaux visages parviennent à s’imposer dans les urnes, cela pourrait ouvrir la voie à une évolution durable dans les pratiques de sélection des candidats.
Mais si, au contraire, l’échec est au rendez-vous, les états-majors devront peut-être revoir leur stratégie, et revenir à des fondamentaux de la proximité, l’engagement de terrain, l’écoute des populations. Dans tous les cas, les élections législatives et locales de 2025 s’annoncent comme un tournant décisif, non seulement pour les partis, mais pour la démocratie locale elle-même.