L’agitation était palpable ce matin devant la mairie du 6e arrondissement de Libreville, théâtre d’une manifestation spontanée organisée par plusieurs candidats aux élections locales et législatives tenues le 27 septembre dernier. Unis dans une même revendication, ils dénoncent ce qu’ils qualifient de « fraudes massives » et de « graves irrégularités » ayant entaché le scrutin, réclamant l’annulation pure et simple des résultats. Sous une pluie fine, mais devant une foule déterminée, les protestataires ont pris la parole l’un après l’autre, alternant dénonciations, témoignages et appels à la justice électorale. Le ton est grave, les visages tendus, les accusations nombreuses et précises.
En effet, des irrégularités dénoncées à tous les niveaux du processus électoral. Selon les manifestants, plusieurs anomalies graves ont émaillé le déroulement du vote dans cet arrondissement stratégique de la capitale gabonaise. Parmi les griefs les plus récurrents figure l’attitude jugée « ouvertement partisane » de la présidente de la commission électorale locale. Des témoins affirment qu’elle aurait empêché certains candidats d’installer leurs représentants dans les bureaux de vote, compromettant ainsi la transparence du scrutin. Autre fait alarmant serait la distribution des bulletins de vote. D’après de nombreux électeurs, des assesseurs à la solde de certains candidats investis par l’Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB) auraient remis les bulletins en insistant sur un choix visible, en violation flagrante du principe de confidentialité censé garantir la liberté du vote.
Des témoignages font également état de basculements arbitraires, des électeurs affirment avoir vu leur centre de vote modifié sans avertissement préalable. Résultat : confusion, frustration et parfois, impossibilité de voter. Plus inquiétant encore, plusieurs citoyens rapportent avoir été privés de leur droit de vote malgré la présence de leur nom sur les listes électorales. En cause, la « disparition » inexpliquée de leurs cartes d’électeurs, certains évoquant une possible falsification ou une rétention volontaire. Enfin, le climat de méfiance s’est accentué avec l’apparition de bulletins non dépouillés retrouvés dans des cartons scellés, preuve selon les protestataires que des votes valablement exprimés n’ont jamais été pris en compte dans les résultats rendus officiels par le ministère de l’intérieur, en charge de l’organisation des élections.
Accusations de manipulation et d’achat de voix
Plusieurs candidats ont également soulevé un autre point de friction, celui de l’achat présumé de cartes d’électeurs sur les marchés locaux. Une manœuvre jugée « honteuse et anti-démocratique » par les membres du collectif, qui y voient une tentative d’influencer artificiellement les résultats. « C’est une trahison du suffrage populaire. On ne peut pas parler d’élection libre et équitable quand les cartes d’électeurs s’achètent comme des légumes », a lancé un représentant du candidat, présent sur les lieux. Parmi les incidents les plus décriés figure le cas du bureau de vote n°5 du quartier Dragage, présidé — fait troublant — par le frère cadet du candidat Daniel Nkoulou Abessolo. Ce dernier aurait, selon des témoins, publiquement appelé les électeurs à « voter pour son grand-frère», une prise de position qui viole de manière manifeste le devoir de neutralité imposé aux présidents de bureau.
« C’est un scandale ! Ce monsieur n’aurait jamais dû être là, encore moins diriger ce bureau. Il s’est comporté comme un chef de campagne, pas comme un arbitre du processus électoral », s’est indignée ce matin la militante de la société civile, Chris Marlène Mbina, de l’organisation Ascorim-Gabon, représentante de la candidate indépendante, Aminata Nzoumba, épse Ondo. Face à ce qu’ils considèrent comme un « sabotage organisé de la démocratie locale », les candidats du collectif exigent une réaction immédiate des autorités compétentes. « La présidente de la Commission électorale est venue faire campagne à visage découvert dans les centres de vote. C’est inacceptable. Nous avons des vidéos, des témoignages. Ce que nous demandons, c’est l’annulation pure et simple de cette élection. Trop, c’est trop ! », a martelé Chris Marlène Mbina. Le collectif appelle également à l’intervention directe du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, pour garantir l’intégrité du processus démocratique.
« Ce n’est pas une élection. C’est une prise en otage de la démocratie locale par des acteurs qui refusent de passer le flambeau après plusieurs mandats. Ils veulent faire du 6e arrondissement leur épicerie politique, et nous le refusons », a-t-elle ajouté sous les applaudissements de la foule. En attendant une éventuelle réaction de la Commission électorale nationale, qui garde pour l’heure le silence, les candidats annoncent leur intention de porter l’affaire devant les juridictions compétentes. Ils demandent notamment : l’ouverture d’une enquête indépendante sur les incidents du 27 septembre ; l’invalidation par la Cour constitutionnelle des résultats dans les bureaux de vote concernés ; la reprise du scrutin sous observation nationale et internationale renforcée.
Si les autorités ne réagissent pas rapidement, le 6e arrondissement pourrait devenir le point de départ d’un vaste mouvement de contestation à l’échelle de la capitale, voire du pays tout entier. À l’heure où le Gabon tente de tourner la page des crises politiques passées, cette affaire pourrait remettre en cause les avancées démocratiques tant vantées. L’opinion publique attend désormais la position officielle de la Commission électorale et du gouvernement. En attendant, la tension reste vive, et la détermination des candidats à obtenir justice, intacte.