Élections professionnelles dans le secteur de la santé : “Urgence Santé”, l’irruption d’un syndicat né de la base

À l’approche des élections professionnelles prévues le 28 avril, le paysage syndical du secteur de la santé au Gabon connaît une recomposition notable avec l’entrée en lice d’un nouveau syndicat : Urgence Santé du Gabon (SUSG). Porté par une dynamique de terrain et né dans un contexte de contestation, ce nouvel acteur entend s’imposer comme une alternative crédible face aux organisations syndicales traditionnelles. À l’origine, Urgence Santé n’était pas destiné à devenir un syndicat. Le mouvement est d’abord né comme un collectif spontané d’agents de santé, animé par un sentiment partagé d’abandon et de stagnation, notamment sur les questions administratives et professionnelles. Depuis plusieurs années, de nombreux agents dénoncent des carrières bloquées : absence d’intégration après formation, retards d’avancement, reclassements non effectués, ou encore précarité persistante pour certains personnels affectés depuis parfois plus d’une décennie.

À cela s’ajoute la situation des jeunes diplômés, nombreux à peiner à intégrer la fonction publique malgré leurs qualifications. Face à ces difficultés, la base s’est organisée. Inspirés notamment par des dynamiques similaires observées dans d’autres secteurs comme celui de l’éducation nationale, les agents de la santé ont décidé de se regrouper pour porter eux-mêmes leurs revendications.
« Nous avons compris que personne ne défendrait mieux nos intérêts que nous-mêmes », confient Maixant, un membre fondateur.

De collectif à syndicat : une mutation contrainte

Très rapidement, le collectif a pris de l’ampleur. Selon ses initiateurs, plus de 1 000 agents ont adhéré dès les premières heures via des groupes d’échanges, révélant une adhésion massive à l’initiative.
Mais cette montée en puissance n’a pas été sans heurts. Les promoteurs d’Urgence Santé affirment avoir fait face à une forte résistance de la part des syndicats déjà installés dans le secteur, estimés à une quinzaine. Exclus de certaines réunions, empêchés de participer aux cadres de concertation et régulièrement disqualifiés pour absence de reconnaissance juridique, les membres du collectif se sont retrouvés face à une alternative, celle de disparaître ou se formaliser.
« On nous a clairement fait comprendre que sans existence légale, nous ne pouvions pas défendre notre cahier de charges. Nous avons donc été contraints de nous constituer en syndicat », explique la présidente, Marie Blanche Ntolo Esso.
C’est ainsi que Urgence Santé a officiellement vu le jour, avec l’obtention d’un récépissé provisoire délivré par les autorités compétentes.

L’une des particularités d’Urgence Santé réside dans sa méthode de travail. Contrairement aux approches jugées verticales, le syndicat revendique une élaboration participative de ses revendications. Un cahier de charges a ainsi été construit à partir des contributions directes des agents de santé eux-mêmes, lors de rencontres et d’échanges collectifs. Ce document, déposé au ministère de la Santé ainsi qu’à la Présidence de la République, met en avant plusieurs priorités : la régularisation des situations administratives, notamment : intégrations, reclassements, avancements, recrutement des jeunes diplômés issus des écoles de santé, la prise en compte des agents précaires ou en situation irrégulière,
l’amélioration des conditions de vie et de travail des agents de la main d’œuvre non permanente et l’intégration des diplômés de cette catégorie et la gratuité des soins pour le personnel de santé.
Sur ce dernier point, les responsables du mouvement syndical indiquent avoir reçu des signaux encourageants des autorités, notamment sur la mise en place d’une prise en charge médicale pour les agents.

Une reconnaissance progressive par les autorités

Selon les membres d’Urgence Santé, leur mouvement a été reçu par des responsables au plus haut niveau, notamment à la Présidence de la République, où il leur aurait été demandé de formaliser leurs revendications. Cependant, la cohabitation avec les syndicats traditionnels reste tendue. Lors de certaines réunions avec les partenaires sociaux, les représentants d’Urgence Santé affirment avoir été exclus ou contestés par d’autres organisations. Ces tensions ont renforcé leur détermination à se structurer davantage et à participer pleinement au processus électoral en cours.

Depuis le lancement officiel de leur campagne, le jeudi 23 avril 2026, les membres d’Urgence Santé multiplient les descentes dans les structures sanitaires du Grand Libreville. Leur objectif est double. De faire connaître et convaincre. Leur tournée a débuté à l’hôpital spécialisé de Nkembo, les centres de santé de La Peyrie, Akébé et Awendjé. Hier vendredi, le tour est revenu aux structures de Nzeng-Ayong, Egypto, Melen et Glass, ainsi que l’hôpital départemental de Ntoum. À chaque étape, le message est le même : présenter Urgence Santé, expliquer sa démarche et appeler les agents à voter massivement en sa faveur. « Nous sommes candidats et nous assumons. Nous avons tous les documents requis et nous sommes prêts à représenter les agents de santé », affirme la présidente de Urgence Santé, Marie Blanche Ntolo Esso.

Une volonté affichée de rupture et de renouvellement

Urgence Santé se positionne comme un syndicat de rupture, prônant une nouvelle manière de faire du syndicalisme. Pour ses membres, il est temps de rompre avec ce qu’ils qualifient de “monotonie” ou d’inefficacité des syndicats traditionnels.
Le mouvement insiste également sur la nécessité de donner une place plus importante aux jeunes dans les instances de décision. À ce titre, il met en avant un renouvellement générationnel, avec notamment la présence de jeunes cadres à des postes clés. « Nous ne sommes pas contre nos aînés, mais il faut évoluer. On ne peut pas rester 15 ou 20 ans à la tête d’un syndicat sans résultats concrets », estime la présidente. Candidat déclaré aux élections professionnelles, Urgence Santé espère capitaliser sur sa popularité naissante pour s’imposer dans les urnes. Son pari repose sur la mobilisation de la base, qu’il considère comme sa principale force.

« Urgence Santé, c’est la base. Et la base décidera », martèlent ses responsables.
Le scrutin du 28 avril s’annonce ainsi déterminant. Il permettra de mesurer la capacité de ce jeune syndicat à transformer une mobilisation spontanée en représentation institutionnelle durable.
Dans un contexte de fortes attentes sociales et professionnelles, l’entrée en scène d’Urgence Santé pourrait bien marquer un tournant dans l’organisation du dialogue social au sein du secteur de la santé au Gabon.

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