À Nairobi, le Gabon et Eramet ouvrent une nouvelle étape de l’industrialisation du manganèse

En marge du sommet international Africa Forward organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 sous la coprésidence du Kenya et de la France, le président de la République gabonaise, Brice Clotaire Oligui Nguéma, a reçu en audience Mme Christel Bories, Présidente-Directrice générale du groupe Eramet. Une rencontre stratégique qui marque une nouvelle avancée dans la volonté du Gabon de transformer localement ses ressources minières et de bâtir un modèle économique davantage centré sur la création de valeur nationale.
Cette bilatérale de haut niveau intervient dans un contexte de repositionnement économique du Gabon, engagé depuis plusieurs mois dans une dynamique de souveraineté industrielle portée par le chef de l’État. Au cœur des échanges, figure la transformation locale du manganèse, la modernisation du Transgabonais, le développement énergétique national et la consolidation d’un partenariat industriel historique entre Libreville et Eramet.

L’entretien de Nairobi n’est pas présenté comme un événement isolé, mais comme l’aboutissement provisoire d’un dialogue méthodique engagé au plus haut niveau entre le Gabon et la France autour du dossier stratégique du manganèse.
La séquence diplomatique remonte notamment à la visite d’État effectuée à Libreville les 23 et 24 novembre 2025 par le président français Emmanuel Macron. Lors de cette visite, les deux chefs d’État avaient convenu d’un mécanisme de suivi conjoint destiné à accompagner la montée en puissance de la transformation locale du manganèse gabonais.
À l’époque, Emmanuel Macron déclarait publiquement, « En matière de manganèse, avec les engagements que nous avons trouvés et ce cheminement qu’on va d’ailleurs suivre ensemble tous les deux mois pour réussir à transformer davantage et créer plus de richesses dans votre pays. »
Six mois plus tard, la rencontre de Nairobi apparaît comme une étape de vérification et d’accélération de ce « cheminement » défini conjointement par les autorités gabonaises et leur partenaire industriel historique. Pour Libreville, cette méthode illustre une diplomatie économique fondée sur la continuité, la négociation structurée et la recherche de résultats concrets plutôt que sur les effets d’annonce.

Le manganèse, pilier de la nouvelle doctrine économique gabonaise

Depuis plusieurs mois, le président Brice Clotaire Oligui Nguéma défend une doctrine économique claire, celle de savoir que le Gabon doit désormais capter sur son territoire une part plus importante de la valeur ajoutée issue de ses ressources naturelles. Dans cette logique, la transformation locale du manganèse est devenue un chantier prioritaire. Les autorités gabonaises souhaitent progressivement mettre fin au modèle historique consistant à exporter massivement du minerai brut sans transformation industrielle locale.
L’horizon stratégique fixé par le chef de l’État prévoit ainsi une réduction progressive des exportations de manganèse brut à l’approche de 2029, dans le cadre d’une transition concertée avec les partenaires industriels. À Nairobi, cette orientation présidentielle a reçu un soutien explicite de la direction d’Eramet. À l’issue de l’audience, Christel Bories a confirmé publiquement l’engagement du groupe dans cette dynamique industrielle.
« Il y aura de la transformation de minerai de manganèse au Gabon, et Eramet et Comilog travaillent d’arrache-pied sur ce sujet », a déclaré la PDG du groupe.
Elle a également insisté sur l’existence d’un cadre de travail structuré entre les deux parties, « Nous sommes convenus de tous ces projets avec le Président, le calendrier, les intentions sont claires. »
Ces déclarations sont perçues comme une reconnaissance officielle de la nouvelle orientation économique impulsée par les autorités gabonaises.

Pour le Gabon, le partenariat avec Eramet présente une spécificité majeure, le groupe français est aujourd’hui le seul opérateur minier présent sur le territoire national à avoir investi dans une unité de transformation locale du manganèse déjà opérationnelle. À travers sa filiale Compagnie minière de l’Ogooué, Eramet exploite notamment la mine de Moanda, considérée comme l’un des plus importants gisements de manganèse à haute teneur au monde. Cette production représente environ 15 % de la production mondiale. Mais au-delà de l’extraction, le groupe dispose déjà au Gabon du Complexe métallurgique de Moanda, inauguré en 2015, qui demeure la première et unique unité de transformation du manganèse en Afrique subsaharienne.
Cette antériorité industrielle est considérée par les autorités gabonaises comme un avantage stratégique déterminant. Le Complexe métallurgique de Moanda a permis au groupe et à ses équipes gabonaises d’acquérir une expérience concrète des défis techniques, énergétiques et logistiques liés à la transformation locale.
Les responsables du dossier rappellent notamment que cette industrialisation exige des investissements lourds, une alimentation énergétique stable, des infrastructures fiables et une parfaite maîtrise des marchés internationaux des alliages métallurgiques.
Le Complexe métallurgique de Moanda, dont l’investissement dépasse les 160 milliards de francs CFA, a lui-même connu plusieurs défis techniques au cours de sa montée en puissance, notamment sur les questions thermiques et logistiques. Pour Libreville comme pour Eramet, cette expérience constitue aujourd’hui un acquis précieux pour préparer la prochaine étape industrielle.

Produire ne suffit pas : l’enjeu des marchés internationaux

Dans les échanges autour du projet de transformation locale, une idée revient avec insistance, celle d’industrialiser ne consiste pas uniquement à construire des usines.
Le véritable enjeu demeure la capacité à vendre les produits transformés dans des conditions économiquement viables sur les marchés mondiaux. Le silicomanganèse et les autres alliages issus de la transformation du manganèse sont directement liés à l’industrie sidérurgique internationale. Leur compétitivité dépend à la fois des coûts énergétiques, des capacités logistiques et des débouchés commerciaux. C’est précisément sur ce terrain qu’Eramet est présenté comme un partenaire stratégique de premier plan. Le groupe est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux des alliages de manganèse, avec des implantations industrielles en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord. Pour les autorités gabonaises, cette présence internationale constitue un avantage essentiel. « Transformer pour transformer ne sert à rien. L’enjeu est de produire à un coût compétitif et de vendre sur les marchés mondiaux », soulignent plusieurs acteurs impliqués dans le suivi du dossier.
Libreville veut ainsi éviter le piège d’une industrialisation symbolique déconnectée des réalités du marché mondial.

L’autre dossier majeur abordé lors de la rencontre de Nairobi concerne la modernisation du Transgabonais.
Le réseau ferroviaire national est considéré comme l’une des infrastructures stratégiques les plus importantes du pays. Il assure le transport du manganèse depuis Moanda jusqu’au port d’Owendo, mais joue également un rôle essentiel pour les voyageurs, le transport de bois, les activités agricoles et l’approvisionnement intérieur.
À Nairobi, une nouvelle phase de financement destinée à poursuivre les travaux de modernisation du Transgabonais a été officiellement actée entre l’État gabonais et Eramet.
Christel Bories a souligné le caractère vital de cette infrastructure, « Il y a aujourd’hui une nouvelle phase de financement des futurs travaux de modernisation du Transgabonais sur lesquels à la fois l’État gabonais et Eramet se sont mis d’accord (…) cette infrastructure est absolument vitale pour le Gabon et pour son économie. »
Pour les autorités gabonaises, la modernisation ferroviaire constitue un pilier indispensable du projet industriel national. Sans logistique performante, aucune stratégie de transformation locale ne peut être durablement compétitive.

Le défi énergétique au cœur de l’industrialisation

Au-delà des infrastructures ferroviaires, la question énergétique apparaît comme l’un des enjeux les plus déterminants du projet.
La métallurgie figure parmi les activités industrielles les plus consommatrices d’électricité au monde. Selon les estimations évoquées dans les travaux préparatoires entre l’État gabonais et Eramet, la transformation locale de deux millions de tonnes de manganèse pourrait nécessiter environ 1 000 mégawatts de puissance électrique disponible.
Or, à ce jour, la capacité électrique installée du Gabon est évaluée à environ 704 MW.
Cette réalité n’est pas considérée comme un obstacle insurmontable, mais comme un préalable stratégique devant être traité parallèlement à l’industrialisation. Le gouvernement gabonais a ainsi engagé une politique de renforcement énergétique ambitieuse dans le cadre du Plan national de développement pour la transition, avec un objectif de 1 280 MW de capacité installée et un potentiel hydroélectrique national estimé à près de 6 000 MW à long terme. Pour Libreville, industrialisation et politique énergétique doivent désormais avancer ensemble dans une logique systémique.

Au-delà des chiffres et des infrastructures, les autorités gabonaises insistent sur la dimension sociale du projet. La transformation locale du manganèse est présentée comme un levier de création d’emplois directs et indirects, de développement des compétences nationales et de montée en qualification de la jeunesse gabonaise. Dans cette perspective, le chef de l’État défend l’idée d’une richesse minière davantage redistribuée au bénéfice des populations.
« Redonner au Gabon la maîtrise de ses ressources et faire de notre richesse naturelle une richesse nationale, partagée et transformée ici, chez nous », affirme le président Brice Clotaire Oligui Nguéma.
Pour les autorités gabonaises, l’objectif n’est pas uniquement de produire davantage, mais de bâtir un véritable écosystème industriel national associant transformation, énergie, infrastructures, formation et emploi. À Nairobi, le Gabon a ainsi cherché à démontrer que sa stratégie industrielle repose désormais sur une vision de long terme, structurée autour de la souveraineté économique et de la valorisation nationale de ses ressources naturelles.
Dans un contexte africain marqué par la volonté croissante des États de mieux maîtriser leurs chaînes de valeur minières, la rencontre entre le président gabonais et la direction d’Eramet apparaît comme une nouvelle étape dans la transformation progressive du modèle extractif gabonais vers une économie davantage industrialisée et créatrice de richesse locale.

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