Le différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale est l’un des plus anciens contentieux territoriaux d’Afrique centrale. Hérité de la période coloniale, il a longtemps alimenté les tensions diplomatiques entre les deux États voisins, principalement autour de la souveraineté des îles Mbanié, Cocotiers et Conga, mais également de la délimitation des espaces maritimes dans le golfe de Guinée. Plus largement, certains observateurs évoquent également la question de la frontière terrestre, notamment dans les secteurs de Mongomo et d’Ebebiyin, où les interprétations historiques de la Convention franco-espagnole de 1900 ont parfois suscité des débats. L’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice (CIJ) marque une étape historique. Pour la première fois, la plus haute juridiction des Nations unies s’est prononcée de manière définitive sur les fondements juridiques du différend. Désormais, la Convention franco-espagnole de 1900, l’arrêt de la CIJ et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 (CNUDM) constituent les trois piliers sur lesquels peut être bâtie une solution durable, conforme au droit international.
La Convention franco-espagnole du 27 juin 1900 constitue le texte fondateur de la délimitation des possessions coloniales françaises et espagnoles dans cette partie de l’Afrique. Elle fixe les limites entre les territoires qui deviendront plus tard le Gabon et la Guinée équatoriale. En droit international, les frontières issues de la colonisation sont protégées par le principe de l’uti possidetis juris, adopté par les États africains au moment des indépendances afin d’éviter la multiplication des conflits frontaliers. Ce principe signifie que les frontières administratives héritées de la colonisation deviennent les frontières internationales des nouveaux États. Pendant plusieurs décennies, les deux pays ont cependant développé des interprétations différentes de certains passages de la Convention de 1900. Les divergences concernaient aussi bien les îles du golfe de Guinée que certains secteurs de la frontière terrestre. Cette situation a conduit les deux gouvernements à saisir la CIJ afin qu’elle tranche définitivement le litige.
L’arrêt du 19 mai 2025 : une clarification juridique majeure
L’arrêt rendu par la Cour internationale de Justice constitue désormais une référence incontournable. La CIJ rappelle que les traités internationaux demeurent la principale source du droit applicable en matière de délimitation des frontières. Les juges ont examiné les textes coloniaux, les cartes historiques, les pratiques administratives ainsi que les arguments avancés par les deux États. Cette décision présente plusieurs conséquences essentielles. Premièrement, elle confirme que la Convention franco-espagnole de 1900 demeure le titre juridique principal permettant d’interpréter les frontières entre les deux pays. Deuxièmement, elle met fin au débat judiciaire. En vertu de la Charte des Nations unies, les décisions de la CIJ sont obligatoires pour les États parties au différend. Troisièmement, elle ouvre une nouvelle phase, celle de la mise en œuvre pratique des décisions, notamment la matérialisation de certaines portions de la frontière terrestre et la délimitation des espaces maritimes. Autrement dit, le temps du contentieux judiciaire est terminé ; celui de la négociation technique et diplomatique commence. Les îles Mbanié, Cocotiers et Conga occupent une superficie relativement modeste. Pourtant, elles représentent un enjeu considérable. En effet, la souveraineté sur une île influence directement les droits maritimes qu’un État peut revendiquer. Une île peut générer :
une mer territoriale ; une zone contiguë ;
une zone économique exclusive (ZEE) ; un plateau continental. Dans une région riche en ressources halieutiques, pétrolières et gazières, ces espaces représentent des intérêts économiques majeurs.
Toutefois, la jurisprudence internationale montre que les petites îles ne produisent pas systématiquement un effet maximal lors des délimitations maritimes. La CIJ comme le Tribunal international du droit de la mer ont souvent réduit leur influence afin d’aboutir à une solution équitable entre les États voisins. Ainsi, même si la souveraineté sur les trois îles est désormais juridiquement clarifiée par la décision de la Cour, la question de leur impact sur la frontière maritime demeure ouverte à la négociation. Adoptée en 1982, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer constitue la véritable « Constitution des océans ». Elle prévoit que lorsque deux États possèdent des côtes adjacentes ou se faisant face, la délimitation maritime doit être réalisée de manière équitable. La pratique internationale repose généralement sur trois étapes : le tracé d’une ligne d’équidistance provisoire ; l’examen des circonstances pertinentes susceptibles de justifier un ajustement (configuration des côtes, présence d’îles, longueur des façades maritimes, etc.) ; un contrôle final de proportionnalité afin d’éviter qu’un État ne bénéficie d’un avantage manifestement excessif. Cette méthode pourrait parfaitement être utilisée par le Gabon et la Guinée équatoriale afin de parvenir à une frontière maritime définitive, stable et reconnue internationalement.
Mongomo et Ebebiyin : privilégier la coopération plutôt que la confrontation
Les localités de Mongomo et d’Ebebiyin occupent une place importante dans l’imaginaire politique régional en raison de leur proximité avec la frontière gabonaise. Si certains estiment que leur situation mérite d’être discutée dans le cadre global du règlement frontalier, une telle démarche devrait impérativement respecter le droit international. Toute modification de frontière terrestre suppose le consentement libre et explicite des deux États. Aucune révision ne peut être imposée unilatéralement. Dans ce contexte, la solution la plus réaliste consiste non pas à remettre en cause la souveraineté existante, mais à renforcer la coopération transfrontalière. Les deux pays pourraient notamment développer : des postes-frontières modernes ; des zones économiques communes ; des marchés transfrontaliers ; des infrastructures routières partagées ; des mécanismes communs de lutte contre les trafics illicites et des projets agricoles et touristiques. Une telle approche transformerait la frontière en espace de développement plutôt qu’en ligne de séparation.
Le règlement définitif du différend frontalier dépasse largement la question territoriale.
Il concerne également : la sécurité juridique des investissements pétroliers ; l’exploitation des ressources halieutiques ;
la protection de l’environnement marin ;
la lutte contre la pêche illégale ; la sécurité maritime dans le golfe de Guinée et
la coopération énergétique. Un accord frontalier stable favoriserait également les investissements internationaux, les entreprises recherchant avant tout un environnement juridique clair. La mise en œuvre des décisions pourrait être confiée à une commission mixte regroupant :
des juristes spécialisés en droit international ; des géographes ; des hydrographes ; des cartographes ; des représentants des ministères des Affaires étrangères et des experts des Nations unies si nécessaire. Cette commission aurait pour mission de matérialiser les frontières, d’installer les bornes terrestres, de définir précisément les coordonnées maritimes et de prévenir tout nouveau différend.
La diplomatie comme instrument de paix
Le Gabon et la Guinée équatoriale entretiennent des relations historiques, culturelles et économiques profondes. Les populations vivant de part et d’autre de la frontière partagent souvent des liens familiaux, linguistiques et commerciaux. C’est pourquoi la mise en œuvre de l’arrêt de la CIJ ne doit pas être perçue comme la victoire d’un État sur l’autre, mais comme une occasion de renforcer l’intégration régionale en Afrique centrale. Le respect des décisions de justice internationales constitue également un signal fort en faveur de l’État de droit et du règlement pacifique des différends. La Convention franco-espagnole de 1900, l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 ne s’opposent pas, ils se complètent. Le premier texte fournit le fondement historique de la frontière, le second apporte l’interprétation juridiquement contraignante, tandis que le troisième fixe les règles applicables à la délimitation des espaces maritimes.
L’avenir des relations entre le Gabon et la Guinée équatoriale dépendra désormais de leur capacité à transformer cette décision judiciaire en une véritable opportunité diplomatique. Au-delà de la question des trois îles, la consolidation de la frontière terrestre, le développement des espaces frontaliers, la coopération autour de Mongomo et d’Ebebiyin et la délimitation définitive des zones maritimes peuvent ouvrir une nouvelle ère de confiance entre les deux pays. En privilégiant le dialogue, le respect du droit international et la recherche d’un intérêt commun, Libreville et Malabo ont l’occasion de démontrer qu’un différend hérité de l’histoire peut être résolu par le droit, la négociation et la coopération, au bénéfice de la stabilité régionale et des générations futures.