Gabon : vers une refondation du cadre éthique et juridique de la médecine

Le Conseil national de l’Ordre des médecins du Gabon a franchi une étape décisive dans la modernisation de la profession médicale. Réunis en assemblée générale extraordinaire ce 11 avril 2026, à Libreville, les médecins gabonais ont engagé une réflexion approfondie sur les textes fondamentaux qui encadrent leur exercice, avec en ligne de mire une réforme jugée à la fois nécessaire et historique. Présidée par Emmanuel Ogandanga, cette rencontre qui a eu pour cadre, la salle des conférences de l’immeuble Arambo, s’inscrit dans la continuité des résolutions adoptées lors de l’assemblée générale ordinaire du 31 janvier dernier. Ce rendez-vous avait acté la mise en place de deux commissions techniques chargées de plancher sur les outils de gouvernance de l’Ordre. Dans une atmosphère studieuse et empreinte de solennité, les participants ont été accueillis dans un auditorium familier, symbole de la continuité institutionnelle, mais aussi du changement en cours. « Nous sommes ici pour respecter une résolution forte et poser les bases d’une réforme utile et historique pour notre corps », a déclaré le président de l’Ordre à l’ouverture des travaux.

Au cœur des discussions figure l’ordonnance n°34/75 du 18 juin 1975 instituant l’Ordre des médecins au Gabon. Un texte fondateur, mais désormais jugé en décalage avec les réalités contemporaines. Après près d’un demi-siècle d’application, cette ordonnance apparaît, selon les professionnels de santé, comme partiellement obsolète. Les mutations de la médecine, les avancées scientifiques, les transformations du cadre juridique international et les nouvelles exigences sociétales imposent une révision en profondeur. « Il fallait absolument revisiter ce texte. En cinquante ans, tout a évolué : la science, l’environnement juridique, les pratiques professionnelles », a insisté Emmanuel Ogandanga. Les débats ont permis d’examiner plusieurs points sensibles, notamment les modalités d’organisation interne de l’Ordre. La question du mode de scrutin pour l’élection des instances dirigeantes a ainsi suscité de longues discussions. Finalement, le principe du scrutin de liste a été retenu, bien que certaines incohérences juridiques restent à harmoniser avec l’appui d’un juriste légiste.

La question des médecins étrangers au centre des échanges

Autre sujet majeur : la place et la régulation des médecins étrangers exerçant au Gabon. Dans un contexte d’intégration régionale et de mobilité professionnelle accrue, cette question s’avère particulièrement complexe. Les participants ont rappelé que le Gabon est soumis à des directives supranationales issues d’organisations sous-régionales, ce qui limite en partie la marge de manœuvre nationale. Il s’agit donc de trouver un équilibre entre ouverture et régulation, afin de garantir la qualité des soins tout en respectant les engagements internationaux. Là encore, les conclusions des travaux devront être affinées avec l’appui d’experts juridiques avant leur transmission aux autorités compétentes.

Mais au-delà de la révision de l’ordonnance, l’un des chantiers les plus attendus reste l’élaboration d’un code de déontologie spécifiquement gabonais. Jusqu’à présent, les médecins du pays s’appuyaient largement sur le modèle français, héritage de l’histoire coloniale et de l’appartenance du Gabon à l’espace francophone médical. Ce référentiel, bien que solide, ne reflète pas toujours les réalités culturelles, sociales et éthiques locales. « Le code français nous a guidés pendant longtemps, mais il est temps d’avoir un texte qui nous ressemble », a souligné le président de l’Ordre.
Ce futur code s’inspirera des principes universels de l’éthique médicale, notamment ceux issus du serment d’Hippocrate, tout en intégrant les spécificités gabonaises et africaines.

La délicate question de la fin de vie

Parmi les thématiques sensibles abordées figure la question de la fin de vie. Sujet complexe et souvent controversé, il met en tension les avancées médicales, les considérations éthiques et les valeurs culturelles. Contrairement à certains pays occidentaux où des dispositifs législatifs encadrent ces pratiques, de nombreux pays africains restent prudents, voire silencieux sur la question. « Nos traditions et nos religions considèrent la vie comme sacrée. Il est donc délicat d’aborder ces questions dans nos textes », a rappelé Emmanuel Ogandanga. Le futur code de déontologie devrait néanmoins proposer un cadre de réflexion, sans nécessairement trancher de manière définitive sur certains aspects. Une autre orientation forte des travaux concerne le statut juridique du futur code de déontologie. Contrairement à l’ordonnance, qui relève du domaine législatif, les médecins gabonais souhaitent éviter de figer ce code dans une loi.

L’objectif est de conserver une certaine souplesse, afin de pouvoir adapter rapidement les règles aux évolutions de la médecine et des pratiques professionnelles. « La science évolue en permanence. Si le code est trop rigide, nous risquons de nous retrouver bloqués dans des procédures longues et complexes pour le modifier », a expliqué le président. À l’issue de cette assemblée générale extraordinaire, plusieurs points ont été clarisés, mais le processus est encore loin d’être achevé. Les textes élaborés devront être relus, harmonisés et validés par des juristes avant d’être transmis à la commission compétente du ministère de la Santé. Le Conseil national de l’Ordre pourrait également être amené à défendre ses propositions devant les instances parlementaires, notamment dans le cadre de la révision de l’ordonnance de 1975.

Une volonté affirmée de modernisation

Au-delà des aspects techniques, cette assemblée générale extraordinaire traduit une volonté claire du corps médical gabonais de se réformer et de s’adapter aux exigences contemporaines. Dans son allocution de clôture, Emmanuel Ongandanga a salué l’engagement des commissions et la qualité des échanges.

Il a insisté sur la nécessité de poursuivre les débats dans un esprit de rigueur, de discipline et d’excellence. « Nous sommes entrés dans une dynamique qui doit nous conduire à des textes solides, capables de garantir un exercice éthique, responsable et moderne de la médecine au Gabon », a-t-il conclu. Une réforme ambitieuse, qui pourrait marquer un tournant dans l’histoire de la régulation médicale du pays.

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