Un an après l’accession au pouvoir du Président de la République, cette interview s’inscrit dans une démarche d’analyse critique et pluraliste de l’action publique. Elle donne la parole à une figure majeure de l’opposition afin d’évaluer les politiques engagées, les réformes entreprises et les perspectives démocratiques du Gabon, dans un contexte marqué par de fortes attentes sociales.
Propos recueillis par Achile Patrick DINDOUMOU
Média Express : Bonjour Monsieur le Président du Parti social démocrate (PSD) ! On rappelle que, vous êtes un ancien vice-président de la République. Merci d’avoir accepté notre invitation. Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs et nous dire dans quel état d’esprit vous abordez cet entretien ?
Pierre Claver Maganga Moussavou : Bonjour Monsieur le journaliste, et merci pour cette opportunité. Mon parcours politique est ancien et s’inscrit dans l’histoire même de l’évolution démocratique de notre pays. Je débute véritablement mon engagement en 1987, lorsque je suis élu maire. À cette époque, nous étions encore dans un système monopartite, et très tôt, j’ai été confronté aux résistances internes qui ont conduit à mon éviction. Mais cette expérience m’a forgé.
J’ai ensuite pris une part active à la Conférence nationale, moment clé de notre histoire politique. J’y ai joué un rôle important, notamment en facilitant la participation du Président de la République à la clôture, dans un contexte particulièrement tendu.
Par la suite, mon parcours a été jalonné de responsabilités gouvernementales, d’engagements dans l’opposition, mais surtout d’un combat personnel fondé sur des convictions fortes. J’ai parfois été incompris, abandonné même, mais avec le temps, certaines de mes positions ont été reconnues comme justes.
J’aborde cet entretien avec sérénité, lucidité et une certaine liberté de ton, nourrie par l’expérience.
Un an après l’arrivée au pouvoir du Président Oligui Nguema, quel bilan global faites-vous ?
Je pense qu’il est encore prématuré de dresser un bilan définitif. Un an, dans la vie d’un État, reste une période courte, surtout lorsqu’on sort d’une transition exceptionnelle. Il faut rappeler que la transition s’est opérée dans un contexte où les règles habituelles de gestion publique étaient assouplies. Cela permettait une certaine rapidité dans l’action, notamment grâce à une disponibilité immédiate de ressources.
Aujourd’hui, nous sommes revenus à un cadre institutionnel normalisé. Les dépenses doivent suivre des procédures strictes, les budgets doivent être votés, les contrôles sont plus rigoureux. Cela entraîne naturellement des lenteurs.
C’est pourquoi il serait injuste de comparer directement les performances de la transition avec celles de la période actuelle. Le véritable test du Président sera observable à partir de 2026, avec le premier budget pleinement élaboré sous son autorité.
Peut-on parler d’un changement significatif dans la gestion de l’État ?
Le changement ne peut pas être uniquement institutionnel ou administratif. Il doit être avant tout moral et culturel.
On ne transforme pas un pays par décret. On ne change pas des comportements enracinés par des discours. Le véritable changement suppose une prise de conscience collective.
Nous faisons face à des maux profonds : la corruption, le manque d’éthique, la recherche du gain facile, l’absence de culture de l’effort. Tant que ces réalités persistent, les réformes resteront limitées dans leurs effets.
Le Président peut impulser une dynamique, mais il ne peut réussir sans l’engagement sincère de ses collaborateurs et de l’ensemble des citoyens.
Le pays est-il aujourd’hui sur la bonne voie ?
Le pays est sur une voie d’espoir, mais cette voie est semée d’embûches.
Les attentes étaient très élevées après l’élection du Président. Or, sur le terrain, les réalités demeurent difficiles : routes inachevées, problèmes d’accès à l’électricité et à l’eau, infrastructures insuffisantes.
Il faut également reconnaître que certains projets avancent lentement, en raison notamment de contraintes financières et administratives. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de volonté, mais plutôt que les moyens ne suivent pas toujours.
Quelles sont, selon vous, les principales difficultés actuelles ?
La principale difficulté du Gabon est structurelle : nous n’avons pas une économie véritablement productive.
Nous disposons de ressources financières, mais nous ne produisons pas suffisamment de richesses localement. Cela crée une dépendance excessive aux importations. Sans économie solide, il est impossible de résoudre durablement les problèmes d’emploi, de santé, d’éducation ou d’infrastructures.
C’est pourquoi je propose depuis longtemps un projet structurant : la création de 5 000 fermes-villages. Ce projet vise à développer une économie agricole moderne, avec transformation locale des produits, afin de créer de la valeur ajoutée et des emplois.
Comment décririez-vous la situation sociale des Gabonais ?
La situation sociale est difficile, c’est une évidence. Mais je tiens à insister sur un point : le développement d’un pays ne peut pas reposer uniquement sur l’État. Les citoyens doivent également prendre leur part de responsabilité. Il faut encourager le travail, l’initiative individuelle, l’esprit d’entreprise. Sans cela, nous resterons dans une logique d’assistance qui ne peut pas produire de résultats durables.
Que pensez-vous de la gouvernance actuelle et de la lutte contre la corruption ?
La corruption reste un problème majeur, profondément ancré dans notre société.
Elle ne peut pas être combattue uniquement par le Président ou le gouvernement. C’est un combat collectif.
Il faut renforcer les mécanismes de contrôle, mais aussi promouvoir une véritable éthique à tous les niveaux : individuel, collectif et institutionnel.
Sans cela, les efforts resteront insuffisants.
Les institutions fonctionnent-elles de manière indépendante ?
Dans les faits, le fonctionnement des institutions n’a pas profondément évolué.
Le Président concentre encore beaucoup de pouvoirs, ce qui le rend responsable de presque tout. Cela crée une surcharge et limite l’efficacité globale du système.
Il serait nécessaire de revoir l’organisation institutionnelle afin de mieux répartir les responsabilités et permettre un fonctionnement plus équilibré.
Comment jugez-vous la transition politique au Gabon ?
La transition a permis certaines avancées, mais elle a également remis en cause des acquis importants.
Il ne faut pas effacer les progrès réalisés depuis l’instauration du multipartisme. La démocratie se construit dans la continuité, pas dans la rupture totale.
Existe-t-il un véritable dialogue entre le pouvoir actuel et l’opposition ?
Le dialogue existe, mais il reste insuffisant et irrégulier. J’ai toujours plaidé pour un dialogue permanent, institutionnalisé, à travers un organe comme un Conseil national de la démocratie.
Le dialogue est essentiel pour éviter les tensions et construire des solutions consensuelles.
Quel est votre regard sur la liberté d’expression et de la presse ?
La liberté d’expression existe, mais elle doit s’exercer avec responsabilité.
La presse ne doit pas être un outil de manipulation ou de règlement de comptes. Elle doit informer avec rigueur et contribuer à l’élévation du débat public.
L’opposition est-elle aujourd’hui en mesure de gouverner ?
L’opposition souffre d’un manque de cohésion et de stratégie commune.
Elle se rassemble souvent, mais peine à s’unir durablement autour d’un projet clair et d’un leadership reconnu.
C’est une faiblesse importante qui limite sa capacité à apparaître comme une alternative crédible.
Quelles solutions concrètes proposez-vous pour améliorer la situation du pays ?
Il faut agir sur plusieurs leviers :
créer une véritable économie productive,
réformer la fonction publique,
renforcer la décentralisation,
investir dans les infrastructures,
et surtout donner des perspectives à la jeunesse. La jeunesse est ma priorité. Un pays dont la jeunesse est désœuvrée est un pays en danger.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Gabonais et au Président de la République ?
Aux Gabonais, je dis que le pays nous appartient à tous. Nous devons nous mettre au travail et cesser de tout attendre de l’État. Au Président de la République, je recommande de s’appuyer sur toutes les compétences disponibles, sans exclusion, et de privilégier l’intérêt national au-dessus des considérations partisanes.
Je vous remercie !