Médias : Quand les activistes et influenceurs deviennent-ils journalistes ?

Entre communication institutionnelle, réseaux sociaux et fragilisation de la presse privée, le malaise grandit dans les rédactions gabonaises. La presse privée gabonaise traverse une période particulièrement difficile.Alors que les réseaux sociaux ont profondément bouleversé les habitudes de communication des institutions, certains professionnels des médias estiment être progressivement relégués au second plan au profit d’activistes, de blogueurs et d’influenceurs. Une situation qui soulève une question fondamentale : dans le Gabon d’aujourd’hui, quelle place la République entend-elle réellement réserver au journaliste professionnel ?

Il y a des questions que l’on ne peut plus éternellement repousser. Il y a aussi des inquiétudes que l’on ne peut plus considérer comme de simples états d’âme de professionnels mécontents. Au Gabon, le malaise qui traverse une partie de la presse privée mérite désormais d’être regardé avec beaucoup plus d’attention. Depuis le 30 août 2023, le pays a connu une profonde recomposition de son paysage politique et institutionnel. Cette période de transition avait suscité, chez de nombreux professionnels des médias, l’espoir d’une nouvelle relation entre les pouvoirs publics et la presse. L’espoir était notamment celui d’un accès plus équitable à l’information, d’une meilleure reconnaissance du rôle des médias privés et d’un environnement permettant aux journalistes de travailler dans des conditions professionnelles acceptables. Avec le retour à l’ordre constitutionnel et l’élection présidentielle du 12 avril 2025, ces attentes n’ont pas disparu. Au contraire. Elles sont devenues plus fortes. Brice Clotaire Oligui Nguema a été élu président de la République à l’issue de ce scrutin. Les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur avaient crédité le candidat de 90,35 % des suffrages exprimés. Depuis, le pays poursuit sa transformation institutionnelle et économique. Mais dans ce nouveau paysage, une question demeure : qu’est devenue la presse privée ? Le développement spectaculaire des réseaux sociaux a incontestablement changé le rapport entre les institutions et les citoyens. Facebook, TikTok, X, Instagram, YouTube et les autres plateformes numériques permettent aujourd’hui à un ministre, un député, un maire, une administration ou même une personnalité publique de communiquer directement avec des milliers, voire des millions de personnes. Cette évolution n’est pas mauvaise en soi. Elle correspond à son époque. Les institutions doivent pouvoir communiquer directement avec les citoyens. Mais la communication institutionnelle directe ne devrait pas nécessairement signifier la disparition des intermédiaires professionnels de l’information. Car communiquer n’est pas informer. Publier n’est pas enquêter. Avoir une audience n’est pas nécessairement exercer le métier de journaliste. Et être suivi par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux ne transforme pas automatiquement un influenceur en professionnel de la presse. C’est précisément à ce niveau que le débat devient important.

Le Gabon connaît aujourd’hui une multiplication d’acteurs présents dans l’espace public. Il y a les journalistes. Il y a les communicants. Il y a les activistes. Il y a les influenceurs. Il y a les blogueurs et créateurs de contenus. Tous peuvent participer à la circulation de l’information.
Mais tous n’exercent pas le même métier et ne répondent pas nécessairement aux mêmes obligations professionnelles. Le journaliste a vocation à rechercher l’information, vérifier ses sources, recouper les faits, interroger plusieurs parties, contextualiser les événements et permettre au public de comprendre ce qui se passe. Il travaille également dans le cadre d’une responsabilité éditoriale. L’influenceur, lui, possède généralement une communauté et une capacité de diffusion importantes. Il peut contribuer à la sensibilisation ou à la communication, mais son activité ne se confond pas automatiquement avec le journalisme. L’activiste peut défendre une cause ou porter une revendication. Le communicant, quant à lui, travaille principalement à la valorisation d’une institution, d’une organisation ou d’une personnalité. Ces rôles peuvent se croiser.
Mais ils ne doivent pas être artificiellement confondus. Il faut le dire clairement : le problème n’est pas l’existence des influenceurs. Le problème n’est pas non plus leur présence dans l’espace public. Certains créateurs de contenus font un travail remarquable. Ils savent utiliser les nouveaux outils numériques et toucher une jeunesse que les médias traditionnels ont parfois du mal à atteindre. Ils constituent donc de nouveaux acteurs de la communication. Le véritable problème apparaît lorsque leur présence devient, dans certaines circonstances, un substitut au travail des rédactions professionnelles. Lorsque les institutions préfèrent systématiquement un influenceur à un journaliste. Lorsque l’accès à certaines informations devient plus facile pour celui qui possède une forte audience numérique que pour celui qui exerce professionnellement le métier de journaliste. Lorsque la logique du nombre d’abonnés devient plus importante que la qualité du travail journalistique. C’est là que le débat mérite d’être ouvert.

Une presse privée qui peine à survivre

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Pendant que les réseaux sociaux prennent une place croissante, les entreprises de presse privées doivent, elles, continuer à payer leurs charges. Un journal doit payer ses journalistes. Il doit payer son local. Il doit payer l’électricité. Il doit payer internet.
Il doit financer les déplacements des reporters. Il doit acheter ou entretenir du matériel. Il doit parfois financer les photographes, cameramen, monteurs, maquettistes et techniciens. Pour la presse écrite, il faut encore ajouter les coûts d’impression et de distribution. Et tout cela dans un marché publicitaire qui demeure difficile. La situation est particulièrement préoccupante pour les journaux classiques.
Certains paraissent moins régulièrement.
D’autres réduisent leurs effectifs. Certains abandonnent progressivement l’impression papier pour se tourner vers le numérique.
Et d’autres risquent tout simplement de disparaître. Derrière chaque titre de presse qui disparaît, ce sont pourtant des emplois qui sont menacés. Mais c’est aussi une partie de la mémoire nationale qui risque de disparaître. Que deviendra la démocratie sans une presse professionnelle ? La question peut paraître provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas. Une démocratie a besoin d’une presse capable de poser des questions. Une démocratie a besoin de journalistes capables de demander des comptes. Une démocratie a besoin de médias capables de donner la parole aux citoyens. Une démocratie a besoin de professionnels capables de vérifier une information avant de la publier. Les réseaux sociaux ne peuvent pas, à eux seuls, remplir toutes ces fonctions. Ils peuvent accélérer la circulation de l’information. Ils peuvent également accélérer la circulation de la désinformation. Le gouvernement gabonais lui-même reconnaît désormais l’importance de cette problématique. Dans une communication publiée le 30 septembre 2026 à l’occasion de la Journée internationale de l’accès à l’information, les autorités ont insisté sur les risques liés aux fausses informations, aux contenus trompeurs et aux manipulations numériques, tout en appelant à privilégier une information claire, transparente et vérifiable. Cette position pose naturellement une autre question : qui mieux que des professionnels formés au recoupement et à la vérification peuvent contribuer à lutter contre la désinformation ?

C’est ici que se trouve peut-être l’une des principales contradictions du moment. D’un côté, les pouvoirs publics veulent renforcer la transparence, l’accès à l’information et la crédibilité de la communication publique. De l’autre, des professionnels de la presse affirment avoir de plus en plus de difficultés à accéder à certaines informations ou à être associés à certaines activités institutionnelles. Le gouvernement a pourtant inscrit dans sa feuille de route 2026 la réforme du secteur médiatique, notamment la révision du Code de la communication, l’élaboration d’un statut particulier du communicateur, l’intégration des nouveaux médias et de l’intelligence artificielle dans le cadre juridique, ainsi que la mise en place d’un projet de loi sur l’accès à l’information publique. Le ministère de la Communication et des Médias affirme également vouloir promouvoir une communication responsable et professionnelle, renforcer les relations entre l’administration et les citoyens et faire des médias un pilier de la démocratie. Ces orientations sont importantes. Mais elles doivent maintenant se traduire concrètement dans la relation quotidienne entre les institutions et les rédactions. Il est difficile de demander aux journalistes d’être rigoureux, professionnels et responsables lorsqu’ils ne disposent pas des moyens nécessaires pour exercer leur métier. Comment demander à un journaliste de vérifier une information lorsqu’il n’a pas les moyens de se déplacer ? Comment lui demander de multiplier les sources lorsqu’il travaille dans une rédaction qui peine à payer ses charges ? Comment exiger une information de qualité lorsque les entreprises qui emploient les journalistes sont économiquement fragilisées ? Le problème est donc plus profond qu’une simple querelle entre journalistes et influenceurs. Il concerne le modèle économique de la presse.

La publicité institutionnelle : un sujet qui mérite transparence

La publicité institutionnelle constitue également un sujet sensible. Les médias privés ont besoin de ressources pour fonctionner. Ils ne demandent pas nécessairement que l’État finance leur ligne éditoriale. Mais lorsque les administrations communiquent régulièrement, elles doivent pouvoir s’appuyer sur un paysage médiatique diversifié. La question est donc de savoir selon quels critères sont attribuées les campagnes de communication institutionnelle. Audience ?
Ligne éditoriale ? Zone géographique ?
Impact ? Professionnalisme ? Audience numérique ? Ces critères doivent être connus et transparents. Car une distribution opaque de la publicité institutionnelle peut fragiliser davantage certains médias au profit d’autres. Autre sujet de préoccupation évoqué dans le milieu de la presse : la question de la redevance audiovisuelle. Le montant de 500 000 FCFA évoqué par certains responsables de médias doit naturellement être replacé dans son cadre juridique et réglementaire précis. Mais une question de fond demeure : comment demander à une entreprise de presse privée déjà confrontée à des difficultés économiques d’assumer de nouvelles charges sans examiner parallèlement ses conditions réelles d’exploitation ? Le débat ne devrait pas être présenté comme une opposition entre médias et régulateur. La Haute Autorité de la Communication (HAC) a un rôle de régulation. Les médias ont également des obligations. Mais la régulation doit pouvoir s’accompagner d’un dialogue avec les entreprises concernées. Il serait donc utile que les autorités compétentes expliquent publiquement les modalités exactes de cette redevance, les médias concernés et les obligations auxquelles elle correspond.

Un autre malaise mérite d’être évoqué. Il arrive que des contenus publiés sur les réseaux sociaux soient ensuite repris, commentés ou attribués à tort à l’ensemble de la presse. Or, tous les contenus diffusés sur Facebook, TikTok ou X ne sont pas produits par des journalistes. Il est donc nécessaire de distinguer clairement les responsabilités. Lorsqu’un journaliste commet une faute professionnelle, il doit répondre de son travail. Lorsqu’un influenceur publie un contenu, la responsabilité doit également être clairement identifiée. On ne peut pas demander aux journalistes de répondre de contenus qu’ils n’ont ni produits ni publiés.
La confusion des responsabilités nourrit seulement la défiance. La presse doit également faire son autocritique. Les médias traditionnels ne peuvent pas ignorer les réseaux sociaux. Ils doivent s’adapter.
Ils doivent former leurs journalistes au numérique. Ils doivent investir dans la vidéo. Ils doivent développer leurs sites internet. Ils doivent être présents sur les plateformes. Ils doivent apprendre à raconter autrement l’information. Le journaliste de demain ne sera peut-être plus uniquement celui qui écrit pour un journal papier. Il sera aussi celui qui sait filmer, enregistrer, vérifier une vidéo, analyser une donnée, utiliser les outils numériques et expliquer une information complexe en quelques minutes. La transformation numérique est donc une opportunité. Mais elle ne doit pas servir de prétexte pour remplacer les professionnels par des acteurs dont la mission première n’est pas journalistique.

Une réforme du secteur est déjà annoncée

Le gouvernement gabonais semble d’ailleurs avoir pris conscience de ces transformations. La feuille de route présentée en février 2026 par le ministère de la Communication et des Médias prévoit notamment une réforme du cadre juridique et réglementaire, une adaptation du Code de la communication aux nouveaux médias et à l’intelligence artificielle, ainsi qu’un projet de loi sur l’accès à l’information publique. En juin 2026, le ministre de la Communication et des Médias a également indiqué que le statut particulier des journalistes était en cours de circuit institutionnel d’adoption. Voilà peut-être l’occasion de remettre toutes les cartes sur la table. Le moment est venu de réunir les journalistes, les patrons de presse, les organisations professionnelles, les régulateurs, les communicants institutionnels, les acteurs du numérique et les pouvoirs publics. Pas pour organiser un procès. Mais pour trouver des solutions. Monsieur le Président de la République,
la presse gabonaise ne vous demande pas de lui être favorable. Elle ne vous demande pas de renoncer à la communication directe sur les réseaux sociaux. Elle ne vous demande pas non plus d’interdire aux influenceurs de s’exprimer. Elle vous demande simplement de ne pas oublier ceux dont le métier consiste à informer. Les journalistes gabonais ont besoin d’accès à l’information. Ils ont besoin de considération. Ils ont besoin de conditions de travail décentes. Les entreprises qui les emploient ont besoin d’un modèle économique viable. Et les citoyens gabonais ont besoin d’une presse professionnelle capable de jouer pleinement son rôle. Le gouvernement a annoncé vouloir bâtir un écosystème médiatique moderne, performant et crédible. Il a annoncé la réforme du cadre juridique. Il a annoncé le renforcement de l’accès à l’information. Il a annoncé la modernisation du secteur. Il a également affirmé vouloir faire des médias un pilier de la démocratie. Ces engagements doivent maintenant être visibles dans la réalité quotidienne des rédactions.

Pourquoi ne pas établir un diagnostic précis de la situation économique des médias privés ? Pourquoi ne pas mettre en place des mécanismes transparents d’accès à la publicité institutionnelle ? Pourquoi ne pas réfléchir à des mesures permettant aux médias de se moderniser et de réussir leur transition numérique ? Pourquoi ne pas renforcer la formation professionnelle des journalistes ? Pourquoi ne pas accélérer la mise en place d’un cadre clair sur l’accès à l’information publique ? Pourquoi ne pas instaurer un dialogue régulier entre les pouvoirs publics et les organisations professionnelles de journalistes ? Toutes ces questions méritent des réponses. Il serait dangereux de découvrir trop tard que les journaux ont disparu. Lorsqu’une rédaction ferme, elle ne revient pas nécessairement. Lorsqu’un journaliste quitte définitivement la profession, son expérience est perdue. Lorsqu’un titre disparaît, des archives disparaissent. Lorsqu’une presse privée s’affaiblit, le pluralisme médiatique s’affaiblit également. Et lorsqu’il n’y a plus suffisamment de médias indépendants et professionnels pour recueillir les témoignages, poser les questions et confronter les versions, l’espace public devient plus vulnérable aux rumeurs et aux manipulations. Le Gabon ne peut pas vouloir lutter contre la désinformation tout en laissant s’affaiblir les professionnels dont l’une des missions essentielles est précisément de vérifier l’information. Le débat ne doit donc pas être celui des journalistes contre les influenceurs. Il ne doit pas non plus être celui des médias privés contre les médias publics. Il doit être celui de la qualité de l’information. Quel modèle médiatique voulons-nous pour le Gabon ? Quelle place voulons-nous accorder au journaliste professionnel ?
Comment financer durablement la presse ?
Comment garantir l’accès équitable à l’information publique ? Comment encadrer les nouveaux métiers du numérique sans étouffer la liberté d’expression ? Comment faire cohabiter journalistes, influenceurs, blogueurs et communicants sans créer de confusion sur leurs responsabilités respectives ? Voilà les vraies questions.

Une dernière alerte

Le Gabon est engagé dans une transformation profonde. Les autorités parlent de développement, de modernisation, de transparence, de transformation numérique et de gouvernance. Mais aucune transformation durable ne peut se faire sans une information de qualité. Les routes sont importantes. Les infrastructures sont importantes. L’économie est importante. L’éducation est importante. La santé est importante. Mais l’information l’est également. Car c’est par l’information que le citoyen comprend l’action publique. C’est par l’information qu’il peut questionner les décisions. C’est par l’information qu’il peut participer à la vie de la Nation. Et c’est par une presse professionnelle que l’histoire quotidienne du pays est documentée. À Monsieur le Président de la République, au Gouvernement, au ministère de la Communication et des Médias et à la Haute Autorité de la Communication, le message est simple : les journalistes ne demandent pas qu’on les privilégie ; ils demandent qu’on ne les marginalise pas.
Les influenceurs ont leur place. Les activistes ont leur place. Les communicants ont leur place. Les réseaux sociaux ont leur place. Mais les journalistes aussi ont leur place. Et cette place ne doit pas être celle de spectateurs de la communication publique. Elle doit être celle de professionnels capables de rechercher, vérifier, expliquer, interroger et transmettre l’information aux citoyens. Le Gabon a besoin d’une communication institutionnelle moderne.

Mais il a également besoin d’une presse forte. Il a besoin de ses journaux. Il a besoin de ses radios. Il a besoin de ses télévisions. Il a besoin de ses sites d’information. Il a besoin de ses journalistes. Car une République peut communiquer directement avec ses citoyens. Mais elle ne devrait jamais renoncer à une presse professionnelle capable de lui poser des questions. La balle est désormais dans le camp des pouvoirs publics. Il est temps de regarder la réalité de la presse gabonaise en face. Il est temps d’écouter ceux qui la font vivre. Il est temps de construire un véritable pacte national pour les médias.
Avant que les unes ne disparaissent.
Avant que les rédactions ne ferment.
Avant que les journalistes ne quittent définitivement la profession.
Avant que le silence ne remplace l’information.





Assistant Edu Gabon

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