La lutte contre les violences faites aux enfants s’est imposée comme le principal sujet de réflexion lors de la célébration en différé de la Journée des droits de l’enfant africain organisée ce vendredi 19 juin 2026, à l’École publique de Kinguélé, dans le 3e arrondissement de Libreville. Placée sous le thème « Stop aux abus sexuels sur les mineurs », cette rencontre initiée par l’Association Réconciliation a réuni des acteurs de la société civile, des juristes, des responsables associatifs, des leaders communautaires, des représentants de la jeunesse ainsi que de nombreux parents et enfants venus échanger sur les moyens de mieux protéger les plus jeunes contre toutes les formes de violences. À travers cette initiative, les organisateurs ont souhaité faire de cette journée un espace de sensibilisation, de dialogue et de plaidoyer en faveur d’une prise de conscience collective face à un phénomène qui prend une ampleur inquiétante au Gabon comme dans de nombreux pays africains.
Instituée par l’Union africaine en hommage aux enfants de Soweto tombés le 16 juin 1976 lors d’une manifestation contre les discriminations dans le système éducatif sud-africain, la Journée de l’enfant africain est devenue au fil des années un rendez-vous incontournable consacré à la promotion et à la défense des droits des enfants sur le continent. Pour les organisateurs de la manifestation de Kinguélé, cette célébration ne devait pas se limiter à un simple rappel historique. Elle devait également permettre d’attirer l’attention sur les réalités actuelles auxquelles sont confrontés de nombreux enfants, notamment les violences sexuelles qui continuent de détruire des vies dans le silence. Dès les premières heures de la rencontre, les participants ont été invités à réfléchir sur la nécessité de renforcer les mécanismes de protection de l’enfance et d’encourager une mobilisation plus importante des familles, des communautés et des institutions publiques.
Le chef de quartier de Kinguélé appelle au retour des valeurs traditionnelles
Invité à prendre la parole devant l’assistance, un chef de quartier de Kinguélé a livré un message fortement empreint de valeurs éducatives et de sagesse populaire. S’adressant principalement aux enfants, il leur a demandé de respecter leurs parents, leurs enseignants et toutes les personnes chargées de leur éducation. Selon lui, le respect constitue l’une des principales clés de la réussite et du bien-être dans la société. « Chez nous, les anciens nous apprenaient à écouter les parents et à suivre leurs conseils. Le respect est une valeur essentielle qui permet de grandir correctement et de vivre longtemps », a-t-il affirmé. Le notable a également rappelé que les parents avaient eux aussi des obligations envers leurs enfants. Il les a exhortés à assumer pleinement leurs responsabilités en matière d’éducation, de santé et de suivi scolaire.
Revenant sur les mutations de la société moderne, il a regretté la disparition progressive des liens de solidarité qui caractérisaient autrefois les communautés gabonaises. « Aujourd’hui chacun vit pour soi-même. Les voisins ne se connaissent plus, les familles se replient sur elles-mêmes. Pourtant, l’éducation d’un enfant devrait être l’affaire de toute la communauté », a-t-il déclaré. Il a souhaité que ce type d’initiative soit organisé plus régulièrement afin de renforcer la cohésion sociale et de rapprocher davantage les populations autour des questions liées à la protection de l’enfance.
Moment particulièrement fort de la journée, l’intervention de Claudine Aïcha Tsoumbou, présidente de l’Association Réconciliation, a profondément marqué les participants.
Militante des droits humains et membre du Réseau des défenseurs des droits humains féminins de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, elle a expliqué les motivations qui ont conduit son organisation à choisir la problématique des abus sexuels sur les mineurs comme thème principal de cette édition. Dans un témoignage émouvant, elle a révélé avoir été victime d’abus sexuels alors qu’elle n’avait que neuf ans. Une expérience douloureuse qui continue, selon ses propres mots, à nourrir son engagement en faveur de la protection des enfants. « Cette douleur ne m’a jamais quittée. Lorsque je vois aujourd’hui le nombre de dossiers liés à l’inceste et aux abus sexuels traités devant les juridictions, je mesure l’ampleur du problème. Nous devons absolument en parler », a-t-elle déclaré.
Pour la présidente de l’Association Réconciliation, les violences sexuelles constituent l’une des formes les plus destructrices d’atteintes aux droits des enfants. Elle a souligné que ces agressions provoquent souvent des traumatismes psychologiques profonds dont les conséquences peuvent se faire sentir durant toute la vie des victimes.
Selon elle, le silence, la peur et la honte demeurent les principaux obstacles à la dénonciation de ces actes.
C’est pourquoi elle a appelé les parents à instaurer un climat de confiance avec leurs enfants. « Écoutez vos enfants. Vérifiez les informations qu’ils vous donnent. La responsabilité parentale commence par l’écoute et la vigilance », a-t-elle insisté.
Un appel aux autorités publiques
Profitant de la présence de plusieurs personnalités et représentants institutionnels, Claudine Aïcha Tsoumbou a également lancé un appel aux autorités gabonaises. Elle a invité les ministères de l’Intérieur, des Affaires sociales, de la Justice et de la Communication à renforcer leur implication dans la protection de l’enfance. Elle a notamment plaidé pour davantage de moyens financiers destinés aux structures d’accompagnement des victimes ainsi que pour la mise en place de campagnes permanentes de sensibilisation. La responsable associative a également demandé le retour des programmes d’éducation civique diffusés autrefois sur les médias publics. Selon elle, la disparition progressive de ces émissions a contribué à l’érosion de nombreuses valeurs sociales. « Nous avons perdu beaucoup de repères. L’éducation civique doit redevenir un outil essentiel de formation des citoyens », a-t-elle estimé.
Elle a par ailleurs encouragé une collaboration plus étroite entre les pouvoirs publics et les organisations de la société civile dans la définition et la mise en œuvre des politiques relatives à la protection de l’enfance.
Originaire de Kinguélé, Claudine Aïcha Tsoumbou a également tenu à défendre l’image de son quartier, souvent associé dans l’opinion publique à l’insécurité et à la délinquance. Elle a rappelé que de nombreux citoyens engagés et responsables sont issus de cette localité.
« On peut naître dans un environnement difficile sans être condamné à l’échec. Mon combat est aussi celui de l’éducation, de l’inclusion sociale et du changement des mentalités », a-t-elle affirmé.
Le Conseil national de la jeunesse du Gabon condamne fermement les violences sexuelles
La cérémonie a également été marquée par l’intervention du président du Conseil national de la jeunesse du Gabon, Dariss Nyoundou Souza. Dans un discours particulièrement applaudi, le responsable de la jeunesse gabonaise a rappelé que les droits des enfants sont des droits fondamentaux qui doivent être protégés en toutes circonstances. Il a dénoncé avec fermeté les violences sexuelles commises sur les mineurs. « Toucher à un enfant, c’est détruire une partie de son avenir. Nous refusons la banalisation de ces crimes. Nous refusons la loi du silence et nous refusons l’impunité », a-t-il déclaré. Le président du Conseil national de la jeunesse a appelé à un renforcement des mécanismes judiciaires de protection des victimes.
Il a notamment plaidé pour l’accélération du traitement des dossiers impliquant des enfants victimes d’abus, l’alourdissement des sanctions contre les auteurs de violences sexuelles ainsi que le développement de dispositifs de prise en charge psychologique et sociale adaptés.
Il a également encouragé les jeunes à devenir des acteurs de sensibilisation dans leurs quartiers, leurs écoles et leurs associations. « Une nation qui protège ses enfants protège son avenir », a-t-il souligné.
Parmi les experts invités figurait également le juriste Harold Nzué Nguema Ondo. Au cours de son intervention, il a présenté les principaux textes juridiques encadrant la protection de l’enfance au Gabon. Il a notamment rappelé l’existence du Code de l’enfant, issu de la loi n°038/2018, qui consacre plusieurs droits fondamentaux tels que le droit à la vie, à la santé, à l’éducation, à la protection et à l’assistance.
Selon lui, le problème ne réside pas tant dans l’absence de textes que dans leur appropriation par les citoyens et leur application effective. « Nous disposons d’un cadre juridique relativement complet. Il est aujourd’hui nécessaire de renforcer sa vulgarisation afin que chaque citoyen connaisse ses droits et ses devoirs », a-t-il expliqué.
Le juriste a également insisté sur la responsabilité partagée entre les familles, l’école et les pouvoirs publics dans la formation des enfants. Il a regretté une perte progressive des valeurs de respect, de discipline et de solidarité qui constituaient autrefois les fondements de la société gabonaise. « L’éducation commence à la maison. L’école complète cette éducation. L’État organise le cadre général. Chacun doit jouer son rôle », a-t-il rappelé.
Une mobilisation citoyenne pour protéger les enfants
Au-delà des conférences et des interventions officielles, cette journée a permis aux différentes organisations présentes de présenter leurs actions et de renforcer leurs partenariats. Les participants ont pu échanger sur les initiatives menées dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice et des droits humains. Les organisateurs ont insisté sur l’importance du travail en réseau afin de mieux répondre aux défis liés à la protection de l’enfance. Tous ont reconnu que la lutte contre les abus sexuels sur les mineurs exige une mobilisation permanente et concertée de l’ensemble des acteurs de la société. Au terme de cette journée riche en échanges, un message fort s’est dégagé, celui de la protection des enfants ne peut être garantie sans une vigilance constante des familles, des communautés et des institutions. Les participants ont rappelé que chaque enfant a droit à la sécurité, à la dignité, à l’éducation et à un environnement protecteur lui permettant de s’épanouir pleinement.
En consacrant cette édition de la Journée de l’enfant africain à la lutte contre les abus sexuels sur les mineurs, l’Association Réconciliation a voulu rappeler que le silence constitue souvent le premier allié des agresseurs. Pour les organisateurs, seule une société capable d’écouter, de protéger et d’accompagner ses enfants pourra construire un avenir fondé sur la justice, la dignité et le respect des droits humains. La rencontre de Kinguélé aura ainsi permis de transformer une journée commémorative en un véritable appel national à l’action en faveur de la protection de l’enfance au Gabon.