Ancien vice-président de la République, président du Parti social démocrate (PSD) et figure emblématique de la vie politique gabonaise depuis plusieurs décennies, Pierre Claver Maganga Moussavou s’est longuement confié au cours d’un entretien exclusif accordé à Média Express hier, mardi 21 juillet 2026. Pendant plus d’une heure, l’homme d’État est revenu sur les grands défis économiques du Gabon, son ambitieux projet de 5 000 fermes-villages, sa conception d’une opposition républicaine et constructive, les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de ses propositions, ainsi que les épisodes les plus marquants de son parcours politique. Loin de se présenter comme un opposant systématique, Pierre Claver Maganga Moussavou revendique une posture de patriote engagé, persuadé que le développement du Gabon exige aujourd’hui la mobilisation de toutes les compétences, indépendamment des appartenances politiques.
Dès les premières minutes de l’entretien, l’ancien vice-président insiste sur ce qu’il considère comme la priorité absolue de faire de l’agriculture le principal moteur de la transformation économique du pays. À ses yeux, le Gabon possède toutes les ressources nécessaires pour atteindre l’autosuffisance alimentaire, réduire sa dépendance vis-à-vis des importations et devenir un véritable pôle agricole en Afrique centrale. Il regrette cependant que cette opportunité ne soit pas encore pleinement comprise. « Beaucoup ne réalisent pas qu’il s’agit d’une formidable opportunité de création d’emplois, de développement économique et de souveraineté alimentaire. » Selon lui, plusieurs pays étrangers manquent de terres cultivables et pourraient nouer des partenariats gagnant-gagnant avec le Gabon. Dans ce modèle, les investisseurs apporteraient leurs capitaux, leur technologie et leur expertise, tandis que les Gabonais participeraient directement à la production.
Les récoltes seraient ensuite partagées entre les partenaires, une partie étant destinée au pays investisseur et l’autre au marché gabonais ainsi qu’à l’exportation.
Pour Pierre Claver Maganga Moussavou, cette stratégie permettrait de créer des milliers d’emplois tout en renforçant durablement la sécurité alimentaire nationale.
Les 5 000 fermes-villages : le projet d’une vie
Au cœur de sa vision figure un projet qu’il défend depuis plusieurs années, celui de la création de 5 000 fermes-villages sur l’ensemble du territoire. Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’un programme agricole mais d’un véritable projet de société. Chaque ferme serait aménagée autour de plusieurs activités complémentaires. Les cultures vivrières côtoieraient les cultures de rente comme le cacao, le café, le maïs ou l’arachide. À cela s’ajouteraient des plantations fruitières ainsi que des espaces consacrés à l’élevage bovin. Selon lui, ce modèle permettrait de développer simultanément plusieurs filières agricoles tout en assurant des revenus durables aux populations rurales. Il imagine également un système dans lequel les conseils départementaux joueraient le rôle de centrales d’achat, collectant les productions locales avant leur commercialisation dans les différentes provinces puis à l’international. « Ce ne sont pas les producteurs qui doivent courir derrière les marchés. Les collectivités locales doivent organiser la collecte et la commercialisation », explique-t-il.
Au-delà de la seule agriculture, Pierre Claver Maganga Moussavou voit dans son projet un moyen de redonner vie à l’intérieur du pays. Selon lui, le développement du Gabon ne peut plus rester concentré à Libreville. Il appelle à une véritable politique de retour vers les villages. « L’essentiel n’est pas à Libreville. C’est dans les provinces que se trouvent les terres, les forêts, les ressources naturelles et les possibilités de développement. », explique t-il. Il révèle avoir déjà entrepris la construction de logements destinés aux familles souhaitant retourner vivre dans leurs localités d’origine. Pour lui, les responsables politiques doivent montrer l’exemple en investissant eux-mêmes dans l’arrière-pays. « Nous devons convaincre nos compatriotes que l’avenir du Gabon se construit aussi dans les villages », affirme-t-il.
Des lenteurs administratives qui freinent les projets
Interrogé sur l’état d’avancement de son programme, Pierre Claver Maganga Moussavou explique que plusieurs partenaires étrangers se sont déjà montrés intéressés. Il affirme avoir reçu du président de la République la mission de rechercher des financements et de développer des partenariats. Toutefois, il regrette les lenteurs administratives qui empêchent, selon lui, une mise en œuvre rapide. Sans remettre en cause la volonté du chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, il évoque les difficultés rencontrées pour accéder à certains responsables de la Présidence. « Le Président a apprécié cette idée. Mais il existe parfois des lourdeurs au niveau de son entourage. Certaines personnes craignent peut-être de perdre leur influence ou d’être dépassées par les initiatives des autres. » Il précise néanmoins conserver toute sa confiance dans les institutions et affirme attendre simplement que les procédures aboutissent.
L’un des moments forts de l’entretien intervient lorsque Pierre Claver Maganga Moussavou revient sur son engagement politique. Refusant les étiquettes classiques, il déclare que « Je ne suis pas un opposant. Je suis un révolté. » Par cette formule, il explique qu’il n’a jamais mené un combat contre des individus, mais contre les mauvaises pratiques de gouvernance. Il rappelle avoir quitté plusieurs gouvernements lorsqu’il estimait que les engagements pris n’étaient plus respectés.
À chaque fois, dit-il, il l’a fait par fidélité à ses convictions. Selon lui, son objectif a toujours été de défendre l’intérêt supérieur du Gabon. « Lorsque je critique, je propose toujours des solutions. Je ne combats pas pour combattre. »
Retour sur les années Ali Bongo
Pierre Claver Maganga Moussavou consacre également une importante partie de l’entretien aux années durant lesquelles il exerçait les fonctions de vice-président de la République. Il revient notamment sur la période où le président Ali Bongo Ondimba était gravement malade. Selon lui, il était indispensable de garantir la continuité des institutions. Il affirme avoir assumé pleinement les responsabilités qui lui incombaient afin d’éviter toute paralysie de l’État. Il évoque également plusieurs épisodes qu’il qualifie de complots politiques destinés à l’écarter du pouvoir. À ses yeux, ces événements ont profondément marqué son parcours. Il affirme avoir souvent dû se défendre seul, sans bénéficier du soutien d’une grande partie de la classe politique. Pour le président du PSD, le Gabon ne peut progresser dans une logique de confrontation permanente. Il estime que majorité et opposition devraient pouvoir travailler ensemble lorsqu’il s’agit des intérêts fondamentaux du pays. « Nous pouvons avoir des divergences politiques tout en construisant ensemble le développement du Gabon. », avance t-il. Selon lui, le multipartisme ne doit pas devenir un obstacle au progrès économique.
Pierre Claver Maganga Moussavou insiste également sur la nécessité de réformer la formation professionnelle. Pour accompagner le développement agricole, il estime indispensable de former massivement les jeunes aux métiers :
de l’agriculture ; de l’élevage ;
de la transformation agroalimentaire ; de la mécanisation agricole ; de la commercialisation des produits agricoles.
Il considère que le pays doit désormais orienter une partie importante de ses politiques publiques vers ces secteurs stratégiques. L’ancien vice-président s’interroge aussi sur certaines pratiques administratives. Il cite notamment l’exemple des tracteurs acquis par l’État mais proposés à des tarifs qu’il juge incompatibles avec les capacités financières des producteurs. D’après lui, les équipements publics devraient avant tout servir à soutenir les agriculteurs plutôt qu’à générer des recettes. « Avec les moyens de l’État, on ne fait pas de la spéculation. On accompagne les producteurs. », a précisé M. Maganga Moussavou.
Les difficultés rencontrées avec Olam
Pierre Claver Maganga Moussavou revient également sur la situation de sa propre exploitation agricole située à proximité des plantations d’Olam. Il affirme avoir subi d’importantes pertes de bétail à la suite de conflits liés aux aménagements réalisés autour des plantations. Selon lui, plusieurs centaines de têtes de bétail auraient disparu au fil des années. Il regrette également que les populations vivant autour des grands investissements agricoles ne bénéficient pas suffisamment des infrastructures, notamment en matière d’électricité, de routes ou de développement local. Il plaide pour une plus grande responsabilité sociale des entreprises implantées dans les zones rurales. À plusieurs reprises, Pierre Claver Maganga Moussavou rappelle que son engagement politique est antérieur à ses fonctions gouvernementales. Il affirme avoir toujours été entrepreneur avant d’être homme d’État.
Cette expérience, dit-il, lui permet aujourd’hui de proposer des solutions concrètes plutôt que de simples discours.
Il insiste sur le fait qu’il ne recherche ni privilège personnel ni revanche politique.
En conclusion de cet entretien, Pierre Claver Maganga Moussavou réaffirme sa disponibilité à accompagner toute initiative susceptible de favoriser le développement du Gabon. Sans confirmer un éventuel retour au gouvernement, il assure rester à la disposition de la Nation. « Mon combat a toujours été celui du développement du Gabon. Si mes idées peuvent être utiles au pays, je suis prêt à apporter ma contribution. Le Gabon a besoin de toutes ses compétences. Nous devons dépasser les querelles politiques et nous unir autour d’un objectif commun : construire un pays prospère, productif et capable d’offrir un avenir meilleur à ses enfants. » À travers cet échange, l’ancien vice-président livre ainsi le portrait d’un homme qui se veut avant tout force de proposition, convaincu que la renaissance économique du Gabon passera par le développement de l’agriculture, la revitalisation des villages, la valorisation des ressources nationales et une gouvernance fondée sur l’intérêt général.