La deuxième édition du Gabon Economie Forum (GEF 2026), organisée par la Fédération des Entreprises du Gabon (FEG) au Palais des Congrès Omar Bongo Ondimba, samedi dernier, s’est imposée comme bien plus qu’une rencontre annuelle entre les pouvoirs publics et le secteur privé. Elle a constitué un véritable exercice de diagnostic collectif sur l’état de l’économie gabonaise et sur les transformations indispensables pour permettre au pays de franchir une nouvelle étape de son développement. Placée sous le Très Haut Patronage du Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, cette rencontre a réuni les principaux décideurs économiques du pays, membres du Gouvernement, dirigeants d’entreprises, investisseurs, représentants des institutions financières, universitaires, partenaires techniques et experts internationaux. Tous avaient un objectif commun, celui d’identifier les leviers capables de faire émerger une économie plus compétitive, plus résiliente, davantage industrialisée et moins dépendante de la rente pétrolière. Le thème retenu, « Des entreprises fortes pour une croissance durable et une prospérité partagée », résume à lui seul le changement de paradigme qui s’opère progressivement au Gabon. Longtemps considéré comme le principal moteur du développement, l’État reconnaît désormais que la création durable de richesses passe d’abord par un secteur privé performant. Ce glissement est fondamental. Il traduit une évolution profonde de la vision économique nationale.
Depuis plusieurs décennies, l’économie gabonaise repose principalement sur l’exploitation de ses ressources naturelles, notamment le pétrole, le manganèse et le bois. Cette abondance a permis au pays de disposer de revenus importants, mais elle a également créé une forte dépendance aux cours internationaux des matières premières. Les différentes crises pétrolières ont progressivement démontré les limites de ce modèle. Chaque baisse des prix du pétrole entraîne automatiquement une contraction des recettes publiques, une diminution des investissements de l’État, des tensions budgétaires et un ralentissement général de l’activité économique. Cette vulnérabilité explique pourquoi la diversification économique est devenue une priorité nationale. Mais diversifier une économie ne consiste pas simplement à développer de nouveaux secteurs. Cela suppose également de créer un environnement capable de favoriser l’investissement privé, l’innovation, la transformation industrielle et l’entrepreneuriat. C’est précisément ce message qui a traversé l’ensemble des débats du Gabon Economic Forum.
Le secteur privé désormais placé au cœur de la stratégie nationale
Dans son allocution d’ouverture, Alain Claude Kouakoua n’a pas simplement défendu les intérêts du patronat. Son intervention a surtout mis en évidence le rôle stratégique des entreprises dans la transformation économique du Gabon. Pour lui, une entreprise forte ne représente pas uniquement une structure qui réalise des bénéfices. Elle constitue un acteur économique capable d’investir, d’innover, de créer des emplois, de former des jeunes, de payer des impôts, de développer des filières industrielles et d’améliorer durablement les conditions de vie des populations. Cette vision rompt avec une perception ancienne selon laquelle le développement devait essentiellement provenir de l’action de l’État. Aujourd’hui, les expériences internationales démontrent qu’aucun pays n’a réussi son industrialisation sans un secteur privé dynamique. Les exemples de la Corée du Sud, du Maroc, du Rwanda, de Maurice ou encore du Vietnam montrent que la croissance durable repose toujours sur un tissu entrepreneurial solide. Le Gabon semble désormais vouloir s’inscrire dans cette logique.
L’un des passages les plus marquants de l’intervention du président de la FEG, Alain Claude Kouakoua concerne son appel à dépasser le stade des annonces. Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs ont lancé de nombreuses réformes destinées à améliorer le climat des affaires. Parmi elles figurent :
la simplification des procédures administratives ; la dématérialisation des services publics ; la modernisation des administrations ; la réduction des délais de création d’entreprise ; la promotion des investissements et la réforme de certaines administrations fiscales et douanières. Ces réformes vont dans la bonne direction. Mais, comme l’a rappelé Alain Claude Kouakoua, les investisseurs ne jugent plus les pays sur leurs intentions. Ils évaluent les résultats. Autrement dit, la confiance des investisseurs dépend moins des discours que de la rapidité des procédures, du respect des contrats, de la stabilité juridique, de la transparence administrative et de la prévisibilité des décisions publiques. Dans un contexte africain où plusieurs pays améliorent rapidement leur attractivité économique, le Gabon devra accélérer la mise en œuvre de ses réformes afin de préserver sa compétitivité.
L’État reconnaît le rôle moteur des entreprises
Le discours du Vice-président de la République, Alexandre Hugues Barro Chambrier, mérite également une attention particulière. En affirmant que l’État fera sa part, il reconnaît implicitement que les administrations publiques ont elles aussi un rôle déterminant dans la réussite des entreprises. Cette reconnaissance est importante. Pendant longtemps, les relations entre administrations et opérateurs économiques ont souvent été marquées par la méfiance. Le Forum semble désormais vouloir instaurer une logique de partenariat. L’État ne se présente plus uniquement comme régulateur. Il entend devenir facilitateur. Cette évolution est essentielle car aucun investissement important ne peut être réalisé durablement dans un environnement marqué par l’insécurité juridique ou l’instabilité réglementaire. L’une des interventions les plus riches du Forum reste sans doute celle du professeur Jean-Jacques Tony Ekomie.
Son analyse replace la question de la souveraineté économique au centre des politiques publiques.
Pour lui, un pays ne devient pas souverain uniquement parce qu’il possède des ressources naturelles. Il le devient lorsqu’il maîtrise leur transformation. Cette distinction est fondamentale. Aujourd’hui encore, le Gabon exporte principalement du pétrole brut, du manganèse brut ou du bois transformé de manière limitée. À l’inverse, il importe une grande partie des produits industriels qu’il consomme. Cette situation entraîne plusieurs conséquences à savoir : une faible création de valeur ajoutée ; une dépendance importante aux importations ; un déficit industriel et une exposition aux fluctuations des marchés internationaux.
Transformer localement les ressources permettrait non seulement d’augmenter les recettes d’exportation, mais aussi de développer des milliers d’emplois qualifiés.
L’industrialisation apparaît donc comme la véritable clé de la souveraineté économique.
L’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine constitue probablement le plus grand changement économique intervenu sur le continent depuis plusieurs décennies. Avec un marché dépassant largement le milliard de consommateurs, les entreprises africaines disposent désormais de perspectives considérables.
Mais cette ouverture comporte également des risques. Les entreprises les moins compétitives pourraient perdre des parts de marché face à des concurrents mieux organisés. Pour le Gabon, la ZLECAf représente donc autant une opportunité qu’une épreuve. Les entreprises nationales devront améliorer leur productivité, réduire leurs coûts de production, renforcer la qualité de leurs produits et respecter les normes internationales. Sans cela, le marché africain profitera davantage aux autres économies qu’au Gabon lui-même. L’un des constats les plus largement partagés durant le Forum concerne l’insuffisance des compétences techniques disponibles. Les entreprises recherchent aujourd’hui des profils capables d’accompagner la transition industrielle.
Techniciens spécialisés, ingénieurs, développeurs informatiques, experts en intelligence artificielle, logisticiens, spécialistes de la maintenance industrielle, experts en cybersécurité ou encore professionnels de la transformation agroalimentaire deviennent des métiers stratégiques. Cette évolution oblige les universités à adapter leurs formations. Elle impose également un rapprochement beaucoup plus étroit entre établissements d’enseignement et entreprises. Former davantage de diplômés ne suffit plus. Il faut former les compétences réellement attendues par l’économie.
Les infrastructures demeurent un défi majeur
Le Forum a également rappelé qu’aucune politique industrielle ne peut réussir sans infrastructures performantes. Les coûts logistiques restent élevés. Les délais de transport pèsent sur la compétitivité. L’énergie, les infrastructures portuaires, les routes, les plateformes logistiques ainsi que le numérique devront continuer à faire l’objet d’investissements importants. Chaque amélioration dans ces domaines réduit les coûts des entreprises et renforce leur capacité à exporter. Le professeur Tony Ekomie a plaidé pour l’émergence de champions nationaux. Cette stratégie consiste à accompagner certaines entreprises disposant d’un fort potentiel afin qu’elles deviennent des acteurs majeurs capables de rayonner à l’échelle africaine. Plusieurs pays ont suivi cette voie avec succès. Mais cette politique nécessite des financements adaptés, des règles transparentes et une sélection fondée sur la performance plutôt que sur les privilèges. Le défi sera donc d’encourager les entreprises les plus innovantes tout en garantissant une concurrence saine. L’adoption de la Déclaration de Libreville constitue l’un des principaux résultats du Forum. Elle rassemble les principales priorités identifiées par le secteur privé :
améliorer durablement le climat des affaires ; renforcer la sécurité juridique ; soutenir l’investissement productif ; accélérer l’industrialisation ; favoriser la transformation locale ; développer les compétences nationales ; encourager l’innovation ; promouvoir l’entrepreneuriat ;
renforcer la compétitivité des entreprises et
créer davantage d’emplois.
Toutefois, comme l’ont rappelé les intervenants, une déclaration ne produit des effets que lorsqu’elle est suivie d’un mécanisme de mise en œuvre, d’évaluation et de redevabilité. Le véritable succès du GEF 2026 sera donc mesuré dans les prochaines années à travers les réformes effectivement engagées et les résultats obtenus. Au-delà des annonces et des discours, le Gabon Economie Forum 2026 révèle surtout l’émergence d’un nouveau contrat économique entre l’État et le secteur privé. Les entreprises ne demandent plus uniquement des avantages fiscaux ; elles réclament un environnement stable, prévisible et propice à l’investissement. De son côté, l’État attend des entreprises qu’elles investissent davantage, innovent, créent des emplois, respectent leurs obligations fiscales et participent pleinement à la transformation de l’économie. Cette relation fondée sur la confiance, la responsabilité partagée et le dialogue permanent pourrait constituer l’un des principaux héritages de cette deuxième édition.
En définitive, le Gabon Economie Forum 2026 aura confirmé que le pays possède les ressources, les compétences et les ambitions nécessaires pour engager une transformation économique profonde. Les diagnostics sont désormais largement connus et les priorités clairement identifiées. L’enjeu n’est plus de définir ce qu’il faut faire, mais de le réaliser avec constance, cohérence et efficacité. Si les engagements pris trouvent une traduction concrète dans les politiques publiques, les investissements privés et la gouvernance économique, cette édition pourrait être considérée, avec le recul, comme le point de départ d’une nouvelle phase du développement national. Le Gabon disposerait alors des fondations nécessaires pour bâtir une économie plus diversifiée, plus industrialisée, plus résiliente et pleinement intégrée aux dynamiques africaines, où la prospérité ne serait plus l’apanage de quelques secteurs, mais le fruit d’une croissance inclusive bénéficiant à l’ensemble de la population.